Vivre de bonne chair et de vin

Par

© Alain Fonteray

© Alain Fonteray

« D’abord, il me semble que je doive vous parler de ma femme »

Silvio est un esthète qui rêve de devenir un artiste, un vrai : un écrivain. Mais il ne peut créer seul : sa femme, sa « muse », Léda, n’est pas seulement sa source d’inspiration, elle est encore celle qui le motive et l’incite à écrire son « chef-d’œuvre ». Silvio se présente comme un homme tiraillé dans son travail et qui se veut complexe dans son essence, cultivant l’image d’un homme détaché et pourtant exigeant. Le regard qu’il porte sur sa femme est lui-même construit par une ambiguïté sensuelle presque dérangeante. Dans un tango verbal lascif et sulfureux, l’adaptation théâtrale du roman d’Alberto Moravia resserre l’intrigue autour de ce couple oisif et met en exergue le lien qui les unit, entre fascination et banalité de l’être.

L’immersion est totale. Les spectateurs se trouvent placés dans un dispositif bi-frontal qui place d’emblée le couple au centre, autopsiant l’évolution de leurs rapports. Sur une grande table, un repas est dressé par Silvio, lentement, et la procession des plats sophistiqués rythme l’avancée de la diégèse. Chaque spectateur possède un casque et se voit enveloppé dans l’intimité d’un univers sonore qui entre ingénieusement en écho avec ce qui se déroule en face de lui. Cette plongée absolue dans le texte est conduite par cette spatialisation sonore. Construite par la voix des deux acteurs, elle se trouve mêlée avec une atmosphère musicale et bruitiste soignée, ainsi que des lectures du roman pré-enregistrées.

La matière romanesque d’Alberto Moravia est ici travaillée avec une grande subtilité par Matthieu Roy (adaptation et mise en scène). Par ellipse ou encore par concentration, le texte nous livre le cœur de ce qui fonde le rapport amoureux entre ces deux êtres peu communs et pourtant si banals. Les jeux de lumière (Manuel Desfeux), d’espaces sonores (Mathilde Billaud), auxquels se mêlent la saveur des vins et des plats (Vanessa Krycève et Emmanuel Métivier) plongent avec force et justesse le spectateur dans cette courte et intense histoire. Le jeu des deux acteurs, Philippe Canales (Silvio) et Johanna Silberstein (Léda) est captivant, quoique leur intonation de voix – sans doute spécialement travaillée à l’occasion de cette adaptation d’un texte de roman – peut être quelques fois gênante.

L’amour conjugal, transcrit par la Cie du Veilleur, est une sorte de huis clos sensoriel qui nous transporte dans ce qui fonde le couple, l’image de l’autre et de soi… avec appétit.

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

D'autres articles par