Les derniers jours de l'humanité

D.R.

Le risque de toute foule, c’est, lorsqu’elle n’enveloppe pas, de laisser à son bord. D’où le sentiment qu’on a, au début des « Derniers jours de l’humanité », d’être absent à l’affolement général des protagonistes : on est en 1914, la guerre vient d’être déclarée.

La mise en scène immersive, qui commence dès le Hall de la MC93 par une harangue au public, nous invite à nous asseoir aux tables d’une salle transformée en brasserie viennoise. Il est difficile de communiquer un élan, on attend donc, comme un spectateur pas encore embarqué. L’œuvre de Karl Kraus, pléthorique par sa densité de scènes comme dans la quantité de personnages qu’elle convoque, est un brûlot contre l’absurdité du combat et l’enthousiasme de ses va-t’en guerre, une fronde contre la société passive et corruptible. Une soixantaine de participants, amateurs, ont été réunis pour l’adapter. La voie inéluctable qui mène l’Europe à sa perte est comme le tapis rouge qui traverse la salle : sans détour, implacable, couleur de sang.

On a bien fait d’attendre. Le deuxième acte surgit, aussi incandescent et incarné que le terme d’ « humanité » est abstrait. Dans une superbe lumière de clair-obscur, au son d’un rock électrique dense et lugubre, des hommes se tiennent face à nous, le quatrième mur revenu. Une masse agglutinée, comme si l’un des symptômes de la guerre était de restreindre le champ des passions au point de n’en laisser qu’une seule à éprouver – l’effroi commun de la mort – rendant de fait toute existence singulière impossible. Le premier acte, qui montrait, en temps de paix, le grouillement éparpillé des uns et des autres, prend alors tout son sens. Des soldats, on n’aperçoit plus que la tête émergée des tranchées.

Puis vient le tableau qui pourrait à lui seul être une raison d’assister à la mise en scène de Nicolas Bigards : au loin sur la scène, une fosse depuis laquelle s’épuisent, naissent une soixantaine de corps imbriqués, sorte de Radeau de la méduse animé. Leurs spasmes dansés sidèrent, et l’on ne sait plus ce qu’on voit : naissance d’un Golem-Shiva à 120 bras, orgie fécondante, ballet macabre ? Sublime ambiguïté, dans lequel le magma des corps est une évocation du mort et du vivant simultanément, de l’informe attendant sa forme. La tranchée dans laquelle ils dansent, au loin, béante, semble être une fosse commune autant qu’un berceau de vivants. L’émotion est totale.

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