La Nuit des rois

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La boîte blanche qu’édifie Nina Wetzel pour cette nouvelle production française de Thomas Ostermeier, après « La Mouette » et sa cage grise en 2016, offre une utopie scénographique à cette antichambre claire du théâtre qu’est « La Nuit des rois », où toutes les machines optiques sont mises à l’épreuve. Annonciatrice selon le metteur en scène d’une « crise de la représentation » moderne, à la fois théâtrale et sociale, la comédie de Shakespeare est située ici à l’orée de la culture humaine, au plus proche des singes (incarnés par deux peluches géantes) et des signes dont les personnages performent le crépuscule (à l’exception d’un Malvolio aux lingeries racoleuses, qui finira pendu aux cintres de la vieille boîte noire.) Si les notes d’intention léguées par Ostermeier, copieuses et filandreuses, laissaient craindre un parti pris flottant, le spectacle condense brillamment la puissance carnavalesque et populaire de l’esprit shakespearien, ranimé entre autres par des apartés contemporains et un dance battle plutôt croustillants. Habitué aux approches sociologiques du drame moderne, Ostermeier ne force pas la lecture dégenrée de Shakespeare que l’on aurait pu attendre (à l’heure où même « Iphigénie » serait devenue, selon Olivier Py, une pièce pré-féministe.) L’artiste explore plus naïvement la puissance défigurante de l’art dramatique et de la farce, sur ce plateau insulaire où tout est déjoué par le théâtre et dans le théâtre, Ostermeier déchirant comme dans « Richard III » le cadre italien feutré, cette fois-ci par un praticable transversal. Si la performation ludique du genre permettrait selon Judith Butler de défaire le langage culturel, le spectacle trouve alors, au-delà de son humeur blagueuse, toute une raison d’être politique. Il est toutefois regrettable que seules Adelyne d’Hermy et Georgia Scalliet convoquent cet au-delà du visible promis par la fable shakespearienne, en insufflant lorsqu’elles sont réunies, parmi la joyeuse bande braillarde et virtuose du Français, cette part d’indicible et de mystère qui manquerait à un théâtre sans double et à un genre sans trouble. 

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