Orphée et Eurydice

© Stefan Brion

« Partir c’est mourir à ce qu’on aime » écrivait Edmond Haraucourt, comme si tout départ portait en lui l’annonciation de la mort à venir, sans espoir de retour. Il ne pouvait y avoir plus belle mise en scène d’une telle idée que cet « Orphée et Eurydice » de Gluck, dans sa version remaniée par Berlioz.

Le spectacle est en effet fondé sur l’idée même du Retour et de ses conséquences, Aurélien Bory souhaitant, puisqu’« Orphée se retourne » et que ce «mouvement fonde le mythe », que l’« espace scénique entier puisse se retourner ». Afin de rendre omniprésente cette idée du Retour (comme décision) ou du Retournement (comme mouvement), un dispositif optique mobile au-dessus de la scène (Pepper’s Ghost), selon son inclinaison, reflète comme un miroir, ou masque comme un rideau translucide, le jeu des acteurs et des chanteurs. Combinées à un habile jeu de lumières et à la direction musicale précise de Raphaël Pichon, les images du spectacle, ainsi inversées ou floues, donnent une impression d’irréalité, de traversée du miroir, un sentiment d’incertitude à l’idée du possible Retour.

S’installe alors une ambiance scénique envoûtante d’un monde « sans substance », vaporeux comme l’éther, à l’image du voyage physique et psychologique d’Orphée, hésitant entre deux mondes et deux sentiments que sont l’Amour et la Raison. La maîtrise de l’espace et du miroir donne lieu à des tableaux d’une beauté formelle rare comme l’ouverture des enfers symbolisée par un drap noir tendu au sol qu’Orphée (Marianne Crebassa, dans la tradition d’interprétation féminine du rôle créée par Berlioz, sublime) s’enroule convulsivement autour du corps, ou encore la scène finale toute en transparence et éloignement.

En présentant un Orphée vieilli prématurément dont le Retour et le Retournement sont des échecs, Aurélien Bory nous livre une vision eschatologique du Retour, selon laquelle ce dernier est impossible et ne semble servir qu’à passer le temps (cette frontière entre la vie et la mort) sans jamais avoir la force de l’altérer. Devant ce choix irrationnel d’Orphée, Romeo Castellucci s’interrogeait sur « la force de l’amour qui n’est pas du tout raisonnable ». Cette version répond à la question avec intelligence et poésie : la croyance folle en un Retour possible. Un chef d’œuvre.

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