Crowd

© Mathieu Zazzo

Gisèle Vienne rembobine une fête version slow-motion cathartique avec quinze jeunes danseurs s’époumonant sur un DJ set de Peter Rehberg. 

Un terrain vague couvert de déchets sur lequel adviennent les jeunes fantômes d’une free-party. Chaque personnage se découvre tout en lenteur, avec son style vestimentaire et son « caractère » psychologique. Du post-hippie à la Trinity girl, de la citadine aux étiquettes nineties, chacun trouve son goût et ses favoris. Re-enactment : alors la fête recommence… mais la bobine se diffracte. Les quinze danseurs surchargeant le plateau (avec ce que cet abrutissement de matière a de bizarrement kantorien) se faufilent dans les recoins du temps. La fête se déploie en slow-motion, et chacun a le temps de regarder calmement à l’intérieur des secondes : des situations microscopiques qui se tissent et explosent entres les figures (du rire amical à la violence crue) ; ou comment créer du drame depuis la lucarne d’une situation. La free-party n’est qu’un prétexte : mieux vaut être fidèle à ce qu’on vit plutôt qu’à ce qu’on voit. La bobine est un peu quantique, elle n’a ni début ni fin – seulement des pulsations guidées par le set pré-enregistré de Peter Rehberg (qui mixe beaucoup d’électro des années 90) et performées par les pulsions des danseurs. Les situations, micro-dramatiques, l’emportent : un regard inquiet vers son voisin, un conflit d’un quart de seconde, une caresse à trois… Tout ce que ces petites vibrations modifient dans le continuum cosmique de la musique.

Mais le minuscule est un monolithe dans la surcharge : un baiser serti d’une main baladeuse devient un viol, et la larme du témoin un torrent de détresse… La violence du spectacle provient des supputations du spectateur. La fête n’est-elle pas la quintessence du fugitif ? Ce qui dure plus de cinq secondes aura l’air d’une bombe. Rarement temps du réel et temps du spectacle auront été autant distendus… Parfois la lumière (et quelle leçon d’éclairage !) fixe même une image – pause sur la bobine – et le temps ostensible se fige ou se glace (vu la température de couleur). Le tableau est découpé sous plusieurs éclairages qui remuent les ombres : Gisèle Vienne et Patrick Riou – son complice à la lumière depuis maintes années – font l’anatomie de la seconde. Le temps finit par halluciner lui-même : certains personnages se relèvent, seuls, pendant l’arrêt sur image. Crowd met finalement en scène la généalogie surnaturelle du temps ; tour de force à la belle exigence qui ne peut que faire divaguer notre perception du temps qui passe.

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