Love me tender

Intérieurs

Par

©Elizabeth Carrechio

Avec « Love me tender », Guillaume Vincent livre une adaptation ciselée, mais trop sage, de six nouvelles de Raymond Carver.

Comme dans ses précédentes créations, l’auteur metteur en scène s’attaque en virtuose au montage de son matériau textuel. Les nouvelles sont savamment découpées, recomposées, et la scénographie multiplie les tableaux kitsch de la domesticité bourgeoise, confrontant en miroir les couples à la dérive. Les intrigues s’imbriquent, se resserrent, et les répliques résonnent et se répondent d’un texte à l’autre. L’adaptation simultanée des différentes nouvelles tisse une unité dialogique, presque trop lisse, entre les différentes intrigues, là où l’écriture de Carver tire son intensité du caractère disparate et tronqué de ses situations.

Tout comme le montage, la direction d’acteurs est presque trop maîtrisée et se ressent de l’écriture collaborative que le metteur en scène semble affectionner avec ses interprètes. Mais peut-être succombe-t-il trop au talent (remarquable !) de ses huit comédiens, et à la tentation d’un jeu naturaliste qui emporte le rire, mais qui perd un peu de la charge poétique désabusée qui caractérise aussi le style de l’auteur américain.

Si les intentions burlesques fonctionnent, on regrette qu’elles ne soient pas poussées à leur comble, pour plonger véritablement dans la mécanique absurde et l’emballement tragicomique de l’œuvre de Carver. Aussi certains partis pris demeurent-ils en demi-teinte, comme si les choix de mise en scène n’avaient pas été éprouvés jusqu’au bout ; le choix du vaudeville le plus potache et le plus trash, comme celui de la mélancolie la plus désabusée.

L’image la plus juste de ce spectacle est offerte au dénouement. Les cloisons disparaissent, le fond de scène s’ouvre, et une forêt surgit dans la pénombre. L’actrice Émilie Incerti Formentini échappe enfin à l’enfer domestique et se perd entre les arbres, comme happée vers un non-lieu, celui du mystère qui se joue en deçà des mots. Car le silence et le non-dit sont au cœur de l’œuvre de Carver.

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