Last exit to Brooklyn (Coda)

© Michel Boermans

En adaptant le chapitre final de « Last exit to Brooklyn » d’Hubert Selby Jr., Isabelle Pousseur se sabote complètement à cause d’une erreur de dramaturgie. Un cas d’école. 

Le chapitre « Coda/Bout du monde » décrit, en 24 h, la vie de cinq familles d’un immeuble de Brooklyn et de ses proches alentours —  pour un total d’une cinquantaine de personnages. Inévitablement, le risque était de glisser dans une forme faiblement chorale qui gommerait les aspérités profondes de chaque vie : résultat ? Isabelle Pousseur fonce en plein dans le panneau. Chaque scène, que l’effet multivoque assassine d’avance, est en effet réduite à une suite de gimmicks désincarnés, tandis que les acteurs en marge de l’action masquent tant bien que mal leur « carafe », immobilisés sur le plateau pour deux ou trois phrases romanesques distanciant magistralement le spectateur de toute émotion. N’aurait-on pas souhaité que la direction eût quelque courage naturaliste avant de s’engouffrer dans des facilités musicales et frontales aussi divertissantes que consensuelles ? Non pas qu’il fallût rembobiner l’histoire du théâtre ; dans « Last exit… », la faute revient à l’intuition du « tout le monde fait tout » : l’homme d’un appartement devient un enfant dans un autre, puis un quidam rôdant à l’extérieur… Du tableau au vitriol qu’Isabelle Pousseur a cru exhumer, il ne subsiste qu’un soupçon d’électrocardiogramme.

C’est bien le problème (et l’intérêt pour l’amateur de dramaturgie : quoi de mieux pour distinguer sa nécessité et son exigence ?) : le spectacle raconte malheureusement l’inverse de ce qu’il voudrait dire. Isabelle Pousseur — dont on salue pourtant l’intention de parler du cosmopolitisme — devient un parangon de la bien-pensance : elle satisfera la gauche caviar (la choralité et l’esthétique proprettes auront suffisamment boboïsé le récit) et fera le jeu d’une droite réactionnaire (qui aura au moins l’avantage de pilonner l’espoir que la metteuse en scène préfère aux aspects plus sombres du roman). Pourquoi faudrait-il manifester cette gênante empathie pour la « diversité populaire » ? — à laquelle le bourgeois aime s’attacher par réification depuis son fauteuil de velours… Encore une fois : projet juste, dramaturgie meurtrière. À qui profitera une telle naïveté sociologique ? 

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