Embrase-moi

Notre amour à la roue Cyr

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« Embrase-moi » est le troisième et dernier volet du triptyque sur l’intime de la danseuse et chorégraphe Kaori Ito. Avec son compagnon, le comédien circassien Théo Touvet, elle nous invite à explorer les méandres de la rencontre et de l’engagement amoureux.

Le public est tout d’abord réparti en deux groupes, chacun dans un espace en compagnie d’un des deux interprètes. Je me retrouve donc à écouter le récit de la vie sentimentale et sexuelle de Théo, des premiers émois de l’enfance jusqu’au début de sa relation avec Kaori. Assis en cercle, nous écoutons ce CV amoureux. Les spectateurs ont le droit d’intervenir, de poser des questions, de demander des précisions. L’exercice est périlleux car la tentation de juger, de commenter voire de prendre le pouvoir sur le groupe est grande pour les spectateurs trop sûrs d’eux. Mais Théo, en bon circassien, gère très bien cette prise de risque sans filet. Touchés par cette chronique du voyage intime en pays de Tendre, nous refaisons la carte, en silence et en nous-mêmes, de notre propre territoire sentimental. Très puissant, cet échauffement empathique nous permet de faire corps avec l’interprète dans le langage, avant de nous abandonner à la rencontre dans le mouvement.

Cette rencontre a lieu dans une autre salle. Ici, le couple se retrouve dans le périmètre de la roue Cyr de Théo Thouvet, qui devient pour l’occasion cercle intime, petit monde intérieur, cirque où s’accomplit la prouesse de s’aimer, arène où s’affrontent nos désirs et nos représentations de nous-mêmes dans le regard ou les paroles de l’autre. Ici, par la danse, le couple peu à peu s’invente, se mesure, teste les réactions chez l’autre de ses agissements, les conséquences de ses mouvements. L’un et l’autre cherchent à qualifier telle ou telle partie du corps du partenaire. S’agit-il d’une zone érogène ou irritable ? Se frotter à l’autre permet de chercher ses limites dans les contours de son enveloppe charnelle. Comment l’attendrir ou l’exciter, l’agacer, la maintenir à sa portée ? Se dévêtir est une urgence, comme pour savoir au plus vite ce qui colle ou ce qui glisse sur l’autre, trouver ce qui nous correspond. La roue Cyr devient alors tour à tour agrès pour s’élever, se rejoindre comme au clair de lune et anneau nuptial qui s’emballe dans la fusion des corps.

Prenant le contre-pied total d’une tentation de voyeurisme à partir d’une relation réelle, ce spectacle est éminemment généreux. La question toujours embarrassante de la représentation de l’amour sur scène, parasitée par les  »vrais sentiments » des interprètes est ici purement et simplement balayée. Il ne nous reste alors que la grâce, si belle et si rare. A l’instar de Kidman et Cruise chez Kubrick, Kaori et Théo nous font cadeau de cette intimité passionnelle, et ce présent est un remède très efficace au sentiment de brouillage affectif qui délave nos relations contemporaines.

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