HATE

Son royaume et un cheval

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Il se passe quelque chose de l’ordre de l’inédit sur la terre rouge du théâtre de Vidy. Bien sûr, la scénographie majestueuse de Philippe Quesne induit un état immédiat et durable. Elle accompagne le voyage, devient un lieu refuge où le regard aime à se perdre et à se complaire dans un romantisme mélancolique. La forme occupe ici toute la place qu’elle mérite ; elle s’étale, prend ses aises, affirme en douceur la nécessité du beau et sa destruction à venir. Bien sûr, la présence imposante et imprévisible de l’animal altère les comportements. L’audience est silencieuse, pétrie de respect et d’une légère crainte comme l’actrice concentrée afin de maintenir la symbiose avec son partenaire. De cette tension partagée naît une communion des attentions, un flux impalpable qui suspend le temps de la représentation. Et puis il y a ses mots, finalement assez anecdotiques, et usant à loisir des jeux du métathéâtre, on ne se regarde pas écrire mais on vide ses tripes et on tente de combler son vital besoin de partager. Le constat est désespéré, le quotidien est creux, les relations, déceptives. Alors on lâche la bride, et on tente tous les trucs habituels de la bien-pensance bobo : on fait semblant de s’engager pour des causes importantes et on se fait croire qu’en se recentrant on se trouvera enfin. Jolie vitrine à exposer dans les dîners, mais c’est en se confrontant à des expériences contre-nature où la violence flirte avec le ridicule qu’un peu de sens et de pensée peuvent naître des décombres. En exposant une trajectoire personnelle, Laetitia Dosch se risquait à ajouter de l’eau au moulin bien fourni des soli de trentenaires « paumés mais drôles ». Pourtant, en assumant le « je » et en le sublimant par l’expérience du monstrueux, elle parvient à créer une nouvelle forme de théâtre, une utopie non pas joyeuse mais transcendée par des connexions d’une nature inconnue. Et si les perspectives personnelles ne laissent guère place à une éclaircie, c’est à un spectacle lumineux, risqué et magnifiquement imparfait que ce marécage de sentiments déchus donne naissance, délivrance attendue pour s’autoriser à poser enfin les (l)armes.

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