À peine le temps d’une pensée

Dans ma maison de papier, j'ai des poèmes sur le feu
Par

(c) Pierre Planchenault

Nous ne sommes pas encore installé que la salle se trouve envahie par une horde d’enfants babillards. On ne peut s’empêcher de penser qu’on va passer un moment difficile et qu’on va essayer de profiter malgré tout de cette courte pièce de Philippe Dorin mise en scène par Julien Duval. C’est une pièce estampillée « Jeune public ». Il fallait s’y attendre. Alors on s’assoit et on ronge son frein en espérant que les jeunes marmots espiègles cesseront bientôt de s’interpeller d’un bout à l’autre du rang.

Et puis la magie opère. La salle n’est pas encore éteinte qu’on entend des « Chuuuut » enfantins parcourir les gradins. Un élégant promeneur aux cheveux gominés et au costume impeccable vient d’entrer sur le plateau. Il installe placidement des maisons de papier en guise de lampions. Le pas est léger, précis, presque dansé. Il déambule un instant avant de disparaître et de laisser place à une petite fille qui fait surgir, par la puissance évocatrice des mots, une vaste maison. « Là, c’est la fenêtre. Derrière, c’est la mer. Non, c’est la montagne. Non, c’est le désert. » On suit son regard et l’on voit apparaître des paysages enneigés ou ensoleillés au gré de son imagination. À l’instar de la jeune Girafe de Tiago Rodrigues, l’enfant de Dorin porte en lui un monde et possède cette envoûtante capacité à le projeter hors de lui pour convier le spectateur à suivre ses pas. À peine le temps d’une pensée et la petite fille, en un éclair de feu, est devenue une vieille dame. Le promeneur rôde toujours en sifflotant ; il attend son heure. La vieille dame doit partir pour laisser place à l’enfant car « tous les enfants sont à l’intérieur d’une vieille personne, mais ils ne le savent pas encore ».

Cette pièce est un petit miracle théâtral. Il ne faut pas chercher à intellectualiser ce qui est évident. Je l’ai compris à mes dépens. La jeune spectatrice qui se trouvait à côté de moi et à qui je demandais, à la fin de la pièce, si elle avait compris ce que représentait cet homme apprêté et gracieux qui venait régulièrement baguenauder autour de la vieille dame, m’a gentiment renvoyé dans mes cordes : « Ben oui, il vient chercher la vieille dame. Il l’a dit au début. » Pan, sur le bec ! Bien fait pour moi. Je rangeai donc mon interprétation allégorique et me rappelai que les vrais spectateurs, dans cette grande salle, étaient en réalité tous ces enfants qui, pendant près d’une heure, n’avaient manifesté leur présence que par leurs rires enjoués ou leurs cris d’étonnement. Il suffit, pour apprécier le texte de Philippe Dorin et la mise en scène de Julien Duval, de s’abandonner et de se laisser emporter par la poésie de l’instant. Nous aimerions, pour terminer, remercier le trio d’acteurs, France Darry, Carlos Martins et l’étonnante petite Juliette Nougaret, de nous avoir permis de replonger dans l’inestimable naïveté de l’enfance.

Même si ce n’est pas le lieu pour lancer une telle discussion, remarquons qu’encore une fois c’est du côté de ce qu’on appelle parfois fort péjorativement le « théâtre jeune public » qu’il faut aller chercher ce vertige poétique et existentiel que ne nous procure plus que très rarement le « théâtre pour les grands ». Encore une fois.

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