Choses nouvelles

Le Square
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« Le jardin, c’est la plus petite parcelle du monde et puis c’est la totalité du monde », déclarait Michel Foucault dans sa fameuse conférence sur les « espaces autres » que sont leshétérotopies. Mentionnant tous les territoires imaginaires et incompatibles qui peuvent se juxtaposer en un tel lieu, Foucault compare alors explicitement les contours du jardin aux dimensions microcosmiques du théâtre. Déréalisant sobrement le cadre durassien, les hauts praticables en équerre qu’a choisis la scénographe Emma Depoid en font un espace ludique qui suspend les voix et déracine les corps, les pieds ne touchant plus terre autour de ce bac à sable invisible qui revitalise ce « quelque chose de l’enfance » cher à Marguerite Duras (convenant très bien au corps sans âge de la comédienne Martine Thinières, toujours très juste). Traversé par une parole qui le rend presque ventriloque, Stéphane Valensi donne pour sa part audrame statiqueune magnifique puissance suggestive, tandis que la mise en scène de Gérard Elbaz dégage avec finesse la politique dramaturgique de Duras.

Si « Le Square » n’est que la promesse d’une rencontre amoureuse, annoncée pour des lendemains qui dansent, c’est surtout parce que le rapprochement authentique qu’il inaugure se passe des corps et des regards : seul lelogospermet ici une traversée du désir, dans ce dialogue où d’infimes transgressions et variations linguistiques réalisent provisoirement tous les rêves émancipateurs. Travaillant subtilement la sociologie de l’œuvre (souvent comprimée dans une dimension poétique et existentialiste), Gérard Elbaz trouve dans le roman de Ralph Ellison (« Homme invisible, pour qui chantes-tu ? ») un prologue judicieux au spectacle, scellant un pacte poétique et politique avec le spectateur. Lui redonner une conscience de l’invisible, ce n’est plus l’inviter comme au temps symboliste à percevoir les puissances cachées du monde, mais le sensibiliser à cette mystique immanente que déplie la parole durassienne. Entre les bâtons rompus et l’émondage méthodique de cette conversation, le moment dialogique vaporise le temps social. L’instant de l’échange n’est plus une période analytique, un « maintenant » dédié à la réactivation laborieuse du passé, mais un nouveau point d’origine où toutes les possibilités mystérieuses de l’existence sont reconquises, une parenthèse qui donne rythmiquement aux souvenirs interchangeables l’allure tremblante des choses nouvelles.

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