Furlan ou les paillettes de la pensée

Concours européen de la chanson philosophique
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On reconnaît la patte du metteur en scène suisse d’origine italienne à sa faculté à créer des concepts dramaturgiques à la fois ludiques, attirants et malins, à proximité et parfois loin des plateaux. En convoquant dans ses intentions la figure du cheval de Troie, il revendique cette avancée masquée dans les territoires de la pensée et explicite le divertissement comme travestissement, outil joyeux et efficace pour parvenir à ses fins. Car ici le but de la démarche paraît clair ; en demandant à onze intellectuels de composer une chanson philosophique et en transformant la scène en show musical toutes lumières dehors, le spectacle se veut spectaculaire et ouvert à de nouvelles réflexions philosophiques sur le monde contemporain. Reprenant (comme en 2010) les codes de l’Eurovision, célèbre événement musical télévisuel européen, ce concours voit défiler des chanteurs défendant leur drapeau, épaulés par des clips et des chorégraphies très crédibles, kitsch et pop comme il se doit. Après chaque prestation, un panel d’universitaires, différents chaque soir, commentent les textes de leurs collègues, tentant d’y apporter un éclairage, soit dans une volonté de compréhension plus large, soit avec l’objectif de complexifier les intentions de l’auteur. Cet échange est modéré par Claire de Ribaupierre – qui cosigne cette mise en scène –, gentille plante verte, stéréotype de ces femmes cathodiques, souriantes mais cruches, qui peuplent les studios.

Alléchant par bien des aspects, le spectacle peine pourtant à déverser sur les foules, dont le délire s’amoindrit passé la troisième chanson, cette pensée que l’on attend comme la manne dans le désert. L’exercice, certes très périlleux, de ce temps de parole par ces intellectuels peu rompus à ce type de discours se révèle limité, car peu de matière parvient à sourdre de ces échanges. La forme, qui dans ce contexte se doit d’être percutante et séduisante, n’est pas assez fluide pour permettre au fond d’advenir au milieu des robes à paillettes.

Ce soir-là, la présence de Vinciane Despret, éthologue belge, a ouvert quelques brèches vers des concepts différents et prouve aussi que la prise de risque doit apparaître comme plus réussie selon le panel de chercheurs en présence. Saluons, bons joueurs, la chanson gagnante « Du goût de l’autre ou chanson cannibale », écrite par Mondher Kilani, anthropologue suisse, auréolé à Vidy-Lausanne comme, nous pouvons l’imaginer, le sera sans doute « La Ballade des hommes infâmes, d’après Michel Foucault », écrit par Philippe Artières, chercheur en sciences sociales au CNRS, lors des représentations du concours à la MC93.

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