Les acteurs de 1725 ont trente ans

L'Île des esclaves
Par

© Christophe Raynaud de Lage

Agacé par les arlequinades d’un autre temps, Koltès a dénoncé par l’exemple de Marivaux la modernité supposée éternelle des classiques, sur laquelle Jacques Vincey ne se fait pas plus d’illusions. Dans un prologue qui le met vocalement en scène, l’artiste questionne sincèrement son rapport à la création et à la jeune génération (le spectacle faisant la part belle, après « La Dispute » en 2017, aux très bons comédiens de l’ensemble artistique du théâtre Olympia). Grâce à sa nouvelle collaboration avec la metteure en scène Camille Dagen (cofondatrice d’Animal Architecte), qui supervise une écriture de plateau, il transforme l’insuffisance programmée du geste en réactivation passionnante de la matière classique.

De Genet au « Marchand de Venise », les prologues choisis par Vincey n’ont jamais été des pancartes didactiques mais des ressources critiques transformant les signes à venir en signaux bondissants. Cette « Île des esclaves », de sa diégèse insulaire à l’épilogue qui déplume son périmètre, n’est pas autre chose qu’un processus d’actualisation, non pas dans l’idée scolaire et utopique d’une résonance signifiante du répertoire, mais dans la dynamique purement théâtrale d’une transposition au présent, d’une dévirtualisation des signes, d’une mise à nu du sens et d’une reprise de contact avec le réel. Si Vincey se dit bousculé par la réalité, sa relecture très fine d’un Marivaux un peu scolaire raconte alors quelque chose du théâtre. Loin du beau jeu carnavalesque et de la failliteprovisoire des masques, le spectacle trahit dans son inflexion tragique tout ce que la survenance du réel (« ce qui est sans double » selon Clément Rosset) a d’intolérable et d’inexplicable. Les magnifiques costumes de Céline Perrigon relaient ce phénomène. De ces déguisements qui conditionnent l’image, ils deviennent peu à peu de troublants révélateurs, soit parce qu’ils bâillent sur le corps insoumis des esclaves, soit parce que dans les ruines grotesques d’un crâne noble sans perruque se lit la découverte pétrifiante de soi. L’épilogue, qui redouble cette défiguration en dévoilant par des performances hétérogènes la traversée personnelle des acteurs, désarçonne et signe la grande réussite de Dagen et de Vincey : avoir fait du théâtre une utopie noire, un « espace libre de solitude et de silence où nous trouvons quelque chose à dire ».

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