D’habitude, on supporte l’inévitable, Hedda Gabler

L’espace-temps du drame

Par

© Christophe Raynaud de Lage

Un des intérêts d’« Hedda Gabler » est qu’il accorde avec beaucoup de retenue le désir mortifère d’Hedda avec l’émotion du spectateur – ce qu’il partage obscurément d’envie qu’elle s’annihile à l’intérieur de lui… Car dans la procuration qu’il vit à travers Hedda (qui vit elle-même par procuration), hésitant entre l’adhésion et le dégoût de ce trop d’audace atrabilaire qui n’ose en finir au plus vite, et submergé par un désespoir qui rapprocherait une main d’une tempe, il aurait peut-être le désir de grimper sur la scène du drame pour en accélérer le dénouement sanglant. Ne serait-ce pas à la mise en scène de ciseler ladite torture entre psyché et éthique (motif très ibsénien) pour que, derrière les nerfs éreintés du public, s’ébauche quelque recul critique plus salutaire que le flingue d’Hedda ? Roland Auzet, adaptant librement l’œuvre, qu’il assaisonne d’extraits de Falk Richter, en maîtrise exactement l’espace : c’est au cœur d’un brillant dîner bourgeois (50 amateurs au plateau, tout de même) qu’Hedda vivra ses derniers instants, chaque table abritant un flux musical de conversations duquel elle aime à se détacher pour cracher son venin lui-même polyphonique, puisque épaulé par les voix fébrilement intérieures du groupe LEJ, tout en vocalises et soliloques.

Mais disons-le autrement : il magnifie l’espace choral – représentant les mœurs mondaines dégénérées – au détriment de la psyché d’Hedda, qu’il s’efforce de diffracter dans un kaléidoscope médiatique (textes, musiques, scénographie)… Or, Hedda est si profondément avalée par le chaos choral du monde qu’elle se rend incapable de vrais chamboulements intimes : n’est-ce pas le temps, le grand absent du re-titré « D’habitude, on supporte l’inévitable » ? Hurlant son désespoir à qui ne veut pas l’entendre, elle ne met en lumière qu’une âme stagnante : un bel écho dramaturgique au personnage, qui a une fâcheuse tendance à parfois contaminer le rythme de la pièce… Hedda patine-t-elle dans son désir de subversion empathique ? Auzet brille autant par son exigence de l’espace qu’il achoppe sur le domaine temporel : on aurait voulu que l’entente tacite entre le spectateur et la protagoniste verbalise peut-être plus fort la fatalité avec la force que le temps du drame ici strictement spatial lui aurait conférée.

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