Se mettre à table

Le Souper
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Si Yasmine Hugonnet engastrimythe avait choisi de nous rendre Dante, Julia Perazzini use de la même technique pour convier à souper son frère aîné, mort à huit mois bien avant sa naissance à elle. C’est donc à une conversation vespérale entre souvenirs, regrets et confessions que nous assistons, happés par la maîtrise léchée de tous les artifices théâtraux. D’abord, cette imposante nappe vert sombre qui recouvre amplement le sol saisit le regard par sa couleur interdite – est-ce là un message subliminal pour affirmer sa méfiance du théâtre traditionnel ? – et qui va jouer des plis et des déliés toute la représentation. Matière vibrante, la lumière, sculptée par le magicien Philippe Gladieux, s’y heurte et s’y glisse, esquissant une palette de nuances veloutées et délicates tout en osant d’abrupts noirs apposés soudain à des couleurs franches. Julia, habitée par son frère, pas tout à fait seule en scène donc, exploite avec méthode les potentiels signifiants et esthétiques de ce drapé, créant par ses ondulations une chorégraphie bienveillante qui accompagne les cheminements de la mémoire – de la résilience aussi – et offre un abri à sa (leurs) pudeur(s) aux moments les plus intimes. On se sent curieusement bienvenu à cette soirée de famille où tout se dit avec une sincérité et une distance qui évitent avec justesse tout pathos et ne jouent à aucun moment des cordes de l’émotion. Et même si la vulgarisation du récit d’Orphée et Eurydice raconté entre la poire et le fromage peut sembler un peu démagogique, l’ensemble de la proposition artistique impressionne par sa portée esthétique et thérapeutique, légère dans le témoignage, comme un bon plan libérateur que l’on souhaite faire partager à ses proches. À voix basse, Julia et Frédéric se racontent et se pansent.

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