Le temps de la réussite

Deal
Par

© Benoît Thibaut

L’intention de « Deal » est si hasardeuse qu’on ne peut s’empêcher de la juger rudement au premier abord : Koltès, langue-matériau ? En agrégeant des bouts de « La Solitude des champs de coton » à une œuvre prétendument totale – dans laquelle les mots s’entrechoquent avec la danse, le cirque, le son, la lumière –, Jean-Baptiste André et Dimitri Jourde risquent forcément de se saigner à blanc en évidant la langue koltésienne.

Disons-le de suite, l’aporie se vérifie en partie : le texte a parfois tendance à devenir une anecdote, et la danse essaie assez vaguement de l’interpréter. Pour le pire donc : le premier perd la poésie que la seconde veut en même temps illustrer. Mais, peut-être avec plus de raisons que pour d’autres spectacles, « Deal » est une œuvre qu’il ne faut surtout pas quitter à mi-chemin ; car chaque incartade chorégraphique, chaque tentative herméneutique semble ajouter une humble pierre à un édifice dramaturgique beaucoup plus retors qu’il n’y transparaît au premier abord. Si elle est encore trop faible, au début, pour tenir sur une jambe bien parée au jugement du public autour de la scène, la proposition s’épaissit considérablement dans le temps, à mesure que les circassiens dévoilent un arsenal poétique de plus en plus divers (danses en duo, scènes ajoutées, moments lumineux et sonores) dont les usages chamarrés échappent heureusement à la débauche d’effets. D’où une œuvre labyrinthique, parfois à la frontière de l’expérimental, qui se décompose, en fin de compte, en un ensemble de tissus hybrides, pour le meilleur de son étoffe finale.

Mention spéciale ici à la création lumière de Jérémie Cusenier, quelque part entre le confort de la source traditionnelle et le monde extérieur enserrant le quadrifrontal (lampes d’éclairage public au sodium, gobos glauques) : en se concentrant sur l’imaginaire de la source elle-même plutôt que sur sa reproduction colorimétrique toujours artificielle, elle floute les repères naturalistes avec une aisance remarquable (presque pas de faces, nombreuses lumières médiates…). La lumière aura d’ailleurs le dernier mot, accouchant d’une image terrifiante lors d’un entre-salut – de celles qui émeuvent la salle tout entière par-delà le spectacle représenté. Décidément, « Deal » est un spectacle qui se bonifie jusqu’à la dernière seconde.

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