Pastorale américaine

I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky
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Dans les dramaturgies exigeantes, comme peut l’être celle de « Tristesse animal noir », d’Anja Hilling, les catastrophes naturelles ne servent pas d’allégories mais de symboles. Elles ne traduisent pas didactiquement, dans une filiation romantique, la melancholia des personnages. Elles n’offrent aux protagonistes qu’un seuil spectaculaire autour duquel leurs voix pourront diffuser leurs brumes. Le compositeur John Adams a l’habileté lui aussi d’envisager le séisme américain survenu en 1994 comme un simple prétexte historique à sa fresque opératique. Seuls quelques gravats inutiles et un chien-loup parcourant les décombres viennent rejouer scéniquement la catastrophe. Rares sont les productions d’opéra qui dépiquent le genre avec autant d’élégance et d’audace, le metteur en scène Eugen Jebeleanu réussissant à faire du livret un espace de vie à la fois« broadwouillant » et avant-gardiste. Les excellents musiciens dirigés par Vincent Renaud sont placés judicieusement en frontal, comme dans le studio d’enregistrement secret d’une Amérique tragique dont ils seraient le poumon souterrain. Le magnifique espace pluriel étagé par Velica Panduru compartimente les individus en mal d’amour et permet en même temps des réunions provisoires. Ce kaléidoscopéra emporte par la virtuosité de sa distribution vocale (en tête de laquelle on citera Axelle Fanyo et Biao Li), faisant oublier ses facilités dramaturgiques et les élans sirupeux de son livret (« Les étoiles dansaient autour de nos peurs… »). Les situations chorales sont effectivement un peu répétitives et les fléaux dénoncés réduits à des clichés. Le reste, nous le connaissons bien mieux par le cinéma, et la faible épaisseur de ces vignettes n’empêche pas de voir dans ces corps discriminés, puissants et allègres dans leur présence lyrique, la chute étoilée d’un certain plafond de verre.

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