La puissance de l’évasif

Je préférerais mieux pas
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La mise en scène de Joan Mompart, sur un texte commandé à Rémi De Vos, surfe avec volubilité et maestria autour de la phrase mythique de Bartleby dans la nouvelle de Melville : « I would prefer not to. » Avec brio, les comédiens traversent les situations diverses dans un jeu ultra contrôlé qui verse tantôt dans un comique grinçant, tantôt dans l’étrange. Leur drôlerie froide, parfois robotique, répétitive, leurs grimaces, leur gestuelle étudiée, tout concourt à épouser le texte incisif, indirectement critique, démonstratif de la violence quotidienne de nos actions les plus banales dans le monde du travail et du divertissement singulièrement brutal qui est le nôtre.

Clowns en costume gris qui n’ont pas l’air de clowns, les acteurs deviennent les prototypes caricaturés sans outrance d’une société à la dureté si banale qu’ils en oublient de la voir. Cette phrase qui surgit, presque bancale, évasive, tombe comme au fond du vide sidéral de leurs consciences aveugles. Elle agit tel un élément perturbateur, touchant l’endroit sensible où l’esprit ne parvient plus à la logique, ne se comprend plus lui-même. Bombe quasi silencieuse à l’efficacité redoutable, elle se bredouille, s’ânonne, murmurée plutôt que dite. Redoutable car insaisissable, ce « Je préférerais mieux pas », reflet d’un questionnement intérieur rendu audible, hésite et trébuche. C’est le surgissement maladroit de la force des faibles face aux injustices quotidiennes. C’est une boussole intérieure soudainement mise en marche, éveillée par un sens éthique qu’on ignorait avoir. Cette parole reprise l’est malgré son émetteur, lui-même surpris de cette révolte apparemment modeste et presque silencieuse.

L’écho de cette phrase à la fois absolue et vague est très justement rendu visible par la gestuelle étonnante du corps des comédiens. Comme pris dans une vague, ils vacillent et perdent pied, roseaux fouettés par les vents. Bégayant parfois, ils peinent à resurgir de dessous le poids moral des questions non formulées, dissimulées sous cette tentative d’oblomovisme : est-ce juste, ce que nous faisons ? Sommes-nous dans le vrai ? Quelles sont nos responsabilités ? Un gouffre entrevu mais dont ils se détournent rapidement les saisit d’un vertige qui baigne tout le spectacle et de tableau en tableau se répète. Le fantôme d’Antigone est évoqué, « Antigone confrontée à l’injustice refuse d’y prendre part ». Dans cette révolte silencieuse il n’y a pas de sang, pas de couleur. Quasi tout en déclinaisons de gris, espaces au cordeau parfaitement délimités, on enchaîne sans pause, de plus en plus proche du bord de scène, de plus en plus enfermé par un pan arrière qui s’approche. En parfaite adéquation du jeu et du texte, la lumière, la scénographie et la musique particulièrement réussies accompagnent la mécanique. Dans cet artifice sociétal que nous nous sommes fabriqué, la nature existe-t-elle encore, là, quelque part au fond de l’homme ? Et à quoi ressemble-t-elle ? Réponse à méditer sur la dernière image.

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