Open space en apesanteur

Entreprise
Par

(c) Christophe Raynaud de Lage

Pour sa nouvelle création, Anne-Laure Liégeois fait la part belle aux auteurs dramatiques en choisissant trois textes majeurs explorant le monde du travail et son lieu emblématique, l’entreprise. Pensé comme un triptyque suivant une chronologie inversée, du texte le plus contemporain au plus ancien, de Jacques Jouet à Perec en passant par Rémi De Vos, le spectacle fait du lieu scénique de l’open space, avec sa fontaine à eau et ses meubles Ikea, une machine à remonter le temps.

Tout commence donc par la novlangue contemporaine des start-upeurs d’aujourd’hui, réinterprétée par la poésie de Jacques Jouet (« Le Marché », 2020), commande de la metteuse en scène à l’auteur. Mettant ainsi en exergue un langage abscons, fait d’anglicismes débordants, ces nouveaux outils langagiers portés par des comédiens survoltés (Jérôme Bidaux, Olivier Dutilloy, Anne Girouard) immergent dans l’abstraction du monde du travail à la sauce xxie siècle. La seconde partie du spectacle, constituée par le texte « L’Intérimaire » de Rémi De Vos (1995), décrypte sous forme de petites saynètes les rouages noirs des relations au travail. Frôlant souvent l’absurde et le cynisme, l’écriture sans concession de De Vos fait alors basculer dans des rapports hiérarchiques où le monstrueux et le banal se croisent au gré d’une réplique, sur le mode de la satire sociale ; on rit de celui qui veut se faire embaucher dans un célèbre parc d’attractions, jusqu’au moment où le couperet du tout-puissant employeur s’abat sur lui. Situations kafkaïennes, conflits mais également solidarités s’expriment alors dans ces microsituations qui viennent formuler un constat similaire : là où l’entreprise règne, l’homme se résume à sa désignation salariale et à son potentiel de performance, chose que le dernier texte, la célèbre « Augmentation » de Georges Perec (1968), conduit à son apogée.

En nous faisant remonter aux années 1960, début de l’entreprise toute-puissante, la dernière partie du spectacle – et la plus enlevée – constitue ainsi un morceau de bravoure de l’absurdité à l’œuvre. Dans un jeu parfaitement dirigé par Liégeois, Anne Girouard et Olivier Dutilloy implosent le rythme et nous offrent face public un moment de pur théâtre, incarnant le texte de Perec de manière inouïe. Avec eux, les rouages de l’aliénation sont portés au sommet, dans une scénographie dont la simplicité permet d’être directement en prise avec la langue oulipienne. Par cette traversée des différents stades du capitalisme tels qu’ils ont été sentis par les auteurs dans leurs temps respectifs, « Entreprise » agit donc comme une plongée temporelle dans le monde du travail, à la fois pour notre plus grand plaisir et notre plus grand effroi.

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