Prophylaxie de la disparition

Le Jeu des ombres
Par

© Christophe Raynaud de Lage

Initialement prévue comme spectacle d’ouverture du Festival d’Avignon, édition 2020, la dernière création de Jean Bellorini a finalement pu rencontrer son public lors de la Semaine d’art.

Jean Bellorini revient à Avignon après son adaptation des « Frères Karamazov », de Dostoïevski, donnée dans la magistrale carrière Boulbon en 2016 lors du Festival. Il prête corps à un texte de Valère Novarina. « Le Jeu des ombres » est fait d’une étrange pâte vocalique, alternant voix chantées et parlées. Dans un flux continu de deux heures et quart qui explore largement les palettes vocales des interprètes impressionnants, la rythmicité des langues italienne et française nous percute l’oreille. Si les voix se font parfois caressantes, c’est pour ensuite mieux hurler la nécessité de parler, d’user de mots, encore et encore. Comme le demande Orphée : combien de mots me reste-t-il à dire ? Cette question semble être une obsession de Novarina, qui revisite la thématique existentielle de Hamlet en la contournant du côté du non-être et de la mort.

Dans ce spectacle, inspiré du mythe d’Orphée et Eurydice, Éros et Thanatos rencontrent un nouveau comparse de jeu : Logos. Le remède à la disparition et à la mort est le discours. « Parlez, parlez, autrement nous sommes perdus », semblent dire les personnages de Novarina. Entre Orphée, vivant, et Eurydice, morte, se tisse le dialogue des cerveaux, des corps et des pensées, si cher à l’auteur. Le flot de paroles donne à entendre l’impermanence de nos pensées et de nos discours qui s’entrechoquent tantôt maladroitement tantôt avec maestria dans le décours de nos existences. Les êtres, et les non-êtres, présents au plateau donnent à entendre un débat de corps et d’esprits mis en musique d’après « L’Orfeo » de Monteverdi, réarrangé par Sébastien Trouvé et Jérémie Poirier-Quinot, et dont les extraits surtitrés sont interprétés par la mezzo-soprano Aliénor Feix et Ulrich Verdoni. L’abondance des mots parlés contraste heureusement avec la prosodie pénétrante de Monteverdi, servie avec goût, droiture, élégance et chaleur par Aliénor Feix, véritable étoile du spectacle. Le spectacle se présente comme un ballet-cabaret aux multiples facettes, tantôt grinçant, tantôt gracieux, doux, planant ou sec et violent, chorégraphié avec la collaboration de Thierry Thieû Niang.

Il est difficile de résumer cette surenchère vocalique où le mystère de l’existence humaine, qui s’explique sans cesse sans s’expliquer vraiment à l’aide de paroles, se discute avec l’existence de Dieu, la mort, la vie et le chien du grand-père d’Orphée-malgré-lui ; c’est une expérience que probablement seul le théâtre, qui se fait bien rare ces jours-ci, peut offrir.

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