Une mouche qui pique

La Mouche
Par

© Fabrice Robin

Quatre ans après leur magnifique version de « Vingt Mille Lieues sous les mers » pour la Comédie-Française, Christian Hecq et Valérie Lesort proposent une relecture burlesque de la nouvelle de George Langelaan (1957). Un spectacle irrésistiblement drôle et dérangeant, qui renoue avec la tradition du Grand Guignol.

À rebours de l’adaptation cinématographique anxiogène et non moins magistrale de David Cronenberg (1987), le spectacle mêle l’univers de la science-fiction au naturalisme le plus cru du genre documentaire, à travers une référence appuyée à l’épisode mythique de l’émission « Strip-tease » intitulé « La soucoupe et le perroquet ». La pièce expose la vie rurale d’une mère et son fils, dont le passe-temps obsessionnel – entre un dépeçage de lapin et une cueillette de radis – consiste à concevoir une machine à téléportation, aussi défaillante qu’inquiétante.

Christian Hecq incarne cette figure du savant fou, qui finit par expérimenter sa machine sur lui-même, oubliant qu’une mouche s’est introduite dans le réceptacle, ce qui génère une mutation monstrueuse entre l’homme et l’insecte. Les deux metteurs en scène en ont conçu une vision déjantée, s’appuyant sur une scénographie sixties kitsch et rétro, quelque part entre Jacques Tati et les Deschiens.

Le jeu et la gestuelle ébouriffante de Christian Hecq en font désormais un interprète à part dans le paysage théâtral contemporain, en rupture avec le jeu académique de ses camarades de la Comédie-Française. Ce corps aux contorsions inouïes le rend particulièrement apte à incarner la métamorphose de l’homme en créature hybride. Ce jeu organique aurait d’ailleurs pu se passer du maquillage de la métamorphose, même si la scénographie d’Audrey Vuong et ses effets spéciaux restent tout à fait efficaces. Notre coup de cœur ira à Stephan Wojtowicz, qui interprète un inspecteur rétro fort en gueule tout droit sorti d’un film de Lautner.

Si dans les années 1980 l’adaptation filmique s’inscrivait dans l’atmosphère anxiogène des premières années de la pandémie de VIH, la mise en scène de ce corps mutant et aliéné offre aujourd’hui une vision catastrophiste des dérives technologiques et des manipulations génétiques afférentes à notre monde contemporain. Un cauchemar jubilatoire.

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