© Pierre Planchenault

Hamlet appartient à cette lignée de héros théâtraux insaisissables qui renaissent d’époque en époque et dont le portrait ne semble pouvoir être jamais complètement achevé. Il est condamné à être ni tout à fait lui-même ni tout à fait un autre et chaque metteur en scène vient animer d’un nouveau souffle le pantin désarticulé légué par Shakespeare. Gérard Watkins, dans cette nouvelle traduction de la pièce shakespearienne qu’il met lui-même en scène, a choisi de se détacher par endroits de la littérarité du texte pour redonner à la parole du dramaturge anglais une énergie que des siècles de représentation ont quelque peu érodée. Le pari est réussi, car la parole des personnages rebondit dans un tumulte furieux qui emporte le spectateur. Il y a du Gombrowicz dans cet Hamlet intensément habité par Anne Alvaro. Telle Yvonne – et comment ne pas penser ici au travail de Jacques Vincey ! –, la profonde mélancolie d’Hamlet rend fous tous ceux qui la côtoient parce que, insaisissable, elle n’en est que plus insupportable. « Ce n’est pas ma folie qui parle mais tes péchés », lance-t-il à la Reine-Mère.

Hamlet est un passeur, un prophète dans un monde qui se délite et pourrit, dans une Cour où même les esprits et les fantômes fument et boivent. Il est celui qui, tiraillé entre le monde des morts et le monde des vivants, tient à bout de bras la seule réalité qui vaille : la sienne. Alors nous sommes, là, à côté de lui. Et Watkins, en choisissant de projeter sur scène les visions d’un Hamlet possédé, en donnant corps et voix à ces songes de l’au-delà que sont le spectre paternel quasiment réincarné en une comédienne qui prendra sa place au bar ou le fantôme d’Ophélie venant susurrer à l’oreille du Prince une dernière rengaine, vient jeter sur la démence du personnage un filtre de vérité. Hamlet, à nos yeux, n’est plus fou, mais tous ces êtres qui l’entourent de leur parole mielleuse ou mécanique, qui l’embrassent de leur hystérie désarticulée sont les vrais fous, jouets d’une fureur universelle qui les dépasse et qu’Hamlet leur révèle.

Les personnages de cette Cour décadente – mais tout n’est-il pas pourri dans le royaume du Danemark ? – semblent ainsi noyer leur démence dans l’alcool. La parole du Roi sonne creux et n’est plus qu’un vague discours démagogique arrachant à une assemblée en transe des cris d’admiration. Lorsque le bar devient un autel et que le calice remplace les verres et les bouteilles, la transsubstantiation opère : le vin et le rhum deviennent le sang d’un sacrifice virginal, annonciateur d’une fin terrible. Pourtant les personnages sont morts avant que de mourir. Le duel, l’empoisonnement et l’hécatombe finale ne sont plus que le reflet presque parodique de ces morts mille fois interprétées, mille fois rejouées. Chez Watkins, Hamlet a disparu depuis longtemps dans son deuil du monde, « un monde pauvre et vide ». L’effacement et la lenteur des derniers gestes miment, dans cette étonnante dernière scène, quasiment parodique, la mélancolie d’un cœur qui a arrêté de battre depuis longtemps.

Nous avons aimé cet « Hamlet ». Anne Alvaro est un Hamlet puissant, dans la grande tradition – oubliée en France – de ces actrices qui ont incarné le rôle, mais la puissance de cet Hamlet tient aussi au fait qu’il sait s’effacer devant les autres personnages tout en révélant leurs propres fêlures. Nous avons enfin entendu la sourde plainte d’une Ophélie (intelligemment interprétée par Solene Arbel) touchée elle aussi par cette folie immanente. Toutes ces voix s’éteignent pour faire place au silence et c’est sur cet éclatant silence que le noir se fait, nous laissant troublé mais heureux.

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