© Guergana Damianova / Opéra national de Paris

De retour à l’Opéra Bastille vingt ans après sa création, et en dépit d’un contexte pandémique qui menace chacune de ses représentations, la production mise en scène par Andrei Serban de “La Khovantchina” de Modeste Moussorgski flamboie de beauté.

Une succession de tableaux grandioses riches en décors et en mouvements de foule place en protagoniste le peuple moscovite face à la fin d’un monde. Divisée entre la féodalité et la modernité, la Russie s’écharpe au temps du tsar Pierre le Grand qui désignait de façon péjorative “Khovantchinerie”, le soulèvement des streltsy et des vieux-croyants contre son projet d’occidentalisation du pays. Après la bouillonnante révolte populaire dont est empreint “Boris Godounov”, le dernier opéra de Moussorgski, même irrigué de scènes d’émeutes et d’affrontements, semble sonner le temps de la résignation.

Un somptueux flot musical accompagne l’extinction des valeurs et des traditions auxquelles était attaché le compositeur russe, de douces et telluriques prières, de solennelles et majestueuses lamentations, sont largement mis en valeur par les chœurs très sollicités dans l’ouvrage, et par la belle direction d’orchestre de Hartmut Haenchen qui galvanise autant qu’elle étreint.

Indéniablement spectaculaire mais non dénué d’un certain intimisme, la mise en scène possède avant tout la qualité de rendre lisibles les enjeux politiques et humains contenus dans cette œuvre pleine de force et de tension dramatiques. Sans proposer une franche transposition dans l’espace et le temps, comme a pu le faire par exemple Dmitri Tcherniakov à Munich en plantant l’action dans un cadre concentrationnaire d’une violence inouïe, Andrei Serban s’attache à exposer élégamment l’universalité de l’histoire et faire sentir plutôt que montrer la criante actualité d’un déclin annoncé.

Le peuple apparaît en masse au pied d’une haute et imposante muraille bétonnée derrière laquelle pointent et irradient quelques clochetons d’une église orthodoxe. Au devant de cette grise enceinte se trouvent les corps inertes de pauvres gens fraîchement tués. Les patrouilles de soldats brandissent fièrement leurs armes et leurs bannières triomphantes à l’occasion de pompeuses processions où femmes et enfants portent fleurs et icônes. Chef spirituel des Vieux-Croyants, Dosifei conduit ses adeptes à la mort. Le dramatisme culmine dans le dépouillement de l’ultime scène du bucher où s’efface une forêt crépusculaire sous une triste pluie de cendres apocalyptiques.

De premier ordre, le plateau vocal est dominé par la bouleversante Marfa qu’interprète Anita Rachvelishvili. La beauté et l’expressivité de son chant, l’opulence de la voix, et notamment des graves abyssaux, donnent une puissance et une noblesse tragiques particulièrement vibrantes et véhémentes. Entre vigueur et émotion, chaque protagoniste confère un nécessaire relief et une certaine complexité au personnage qu’il campe avec profonde humanité.

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