Antonio e Cleopatra, Shakespeare à l’économie

António e Cleópatra
Par

Antoine et Cléopâtre

D.R.

Aux antipodes du « Roi Lear » vainement boursouflé d’Olivier Py, un traitement tout à fait différent de Shakespeare s’offre aux festivaliers avec la revisite d’une pièce trop méconnue du dramaturge élisabéthain, « Antoine et Cléopâtre », signée par une figure montante du renouveau théâtral portugais et de la scène internationale : Tiago Rodrigues, trente-huit ans, découvert la saison passée avec le beau spectacle « By Heart » au théâtre de la Bastille à Paris au moment même où il prenait la direction du théâtre national Dona Maria II à Lisbonne. Il fait cette édition son premier Avignon.

Deux comédiens seuls en scène. Pas de costumes mais des vêtements contemporains et citadins, pas de décor non plus à l’exception d’une grande et belle toile peinte tirée du sol au plafond. Une structure mouvante rappelant l’œuvre aérienne de Calder fait se rencontrer des cercles aux couleurs du jour et de la nuit évoquant une succession d’éclipses et de révolutions. C’est donc une version très simple, dépouillée, débarrassée de la pièce de Shakespeare qui est proposée au théâtre Benoît XII, totalement éloignée du péplum épique qui réunissait au cinéma le couple star Elizabeth Taylor et Richard Burton, bien que le spectacle s’en fasse un ironique écho par l’utilisation fragmentaire de sa bande originale, éloignée également de la fresque théâtrale surdimensionnée qu’on croit devoir s’imposer lorsqu’on s’attaque à une œuvre historique de Shakespeare.

Resserré, réécrit, le texte est restitué sans aucune volonté d’exhaustivité. Tiago Rodrigues ne fait dire aux acteurs que quelques citations empruntées. Les interprètes présents sur scène ne sont pas Antoine et Cléopâtre, ils sont plutôt des récitants qui donnent à voir et à entendre les personnages éponymes, les font exister sans les incarner par leur simple évocation, dans les mots, les récits, les émotions qu’ils suscitent. Cela peut décontenancer. C’est ce que recherche Tiago Rodrigues, qui revendique un travail basé sur la fragilité de l’instant, l’incomplétude, le tangible.

Sofia Dias et Vítor Roriz sont danseurs et chorégraphes et s’inscrivent de tout leur corps dans l’espace minimaliste pour suivre une partition physique et émotionnelle exigeante et radicale. Ils jouent à distance, sans jamais se regarder, ne se touchent pas non plus. Seules leurs ombres s’unissent dans de délicats jeux de lumière. Pourtant, l’éloquence des mots et des corps suffit à donner chair à la passion et au lien qui les unit indéfectiblement. Ils sont jeunes, beaux et très justes, jouent ensemble et séparés avec un plaisir évident. Ce lien se passe de tout contact et de tout discours. Par exemple, ils répètent obsessionnellement le prénom de l’autre comme un appel vibrant qui permet de matérialiser et voir s’épanouir l’amour et le désir qu’ils se portent.

La représentation relativement courte paraît d’abord étale, invariante. On croit assister à un exercice formel, assez convaincant dans la déconstruction opérée du tissu narratif et de la désincarnation dans le jeu mais peu porté sur l’émotion. Et puis ces craintes disparaissent dans la dernière partie plus intense, plus sauvage de la pièce où quelque chose de fort nous cueille. L’un et l’autre se font face dans un couloir de lumière et les mots fusent, claquent, semblent vraiment fonctionner comme une perche tendue et un moyen de fusionner et se sauver à deux. Ils se laissent véritablement conquérir l’un par l’autre. L’amour triomphe. C’est bien le propos de Tiago Rodrigues : entrer dans l’intimité d’Antoine et Cléopâtre, un couple d’aujourd’hui.

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