Anne Teresa de Keersmaeker au plus profond de la nuit

La Nuit transfigurée
Par

Nuit transfigurée (c) Anne-Van-Aerschot

La chorégraphe belge, largement mise à l’honneur dans cette édition du Festival d’automne, a recréé pour un duo de danseurs « Verklärte Nacht », une pièce de jeunesse inspirée du sublime poème symphonique d’Arnold Schönberg. Dans une forme d’épure totale, le couple exacerbe jusqu’à l’incandescence un romantisme inhabituel chez l’artiste, dont l’écriture est plus volontiers mathématique.

Une première version datant de 1995 et entrée il y a quelques saisons au répertoire du ballet de l’Opéra national de Paris mettait en scène un groupe de quatorze danseurs, des hommes et des femmes aspirant à l’accouplement dans la fièvre et la douleur du désir. Un ensemble important d’interprètes vacille jusqu’à la chute entre les feuilles mortes et les troncs d’arbre d’une forêt nue et froide.

Une vingtaine d’années plus tard, Anne Teresa De Keersmaeker offre une revisite de son opus en ayant recours à un geste drastique qui débarrasse sa pièce de sa dimension décorative pour gagner en simplicité et en radicalité. Sa ligne oscille dans un parfait équilibre entre extrême stylisation et expression franchement expansive (avec même quelques accents bauschiens). La pièce prend donc une forme plus resserrée, plus dépouillée, plus proche de la passion et de l’abandon. Elle porte aux nues la beauté et l’émotion pures de la composition musicale (foisonnante dans sa version pour orchestre), qui appartient encore à la période tonale du musicien viennois, profondément empreint du décadentisme « fin de siècle ».

De Keersmaeker plonge véritablement dans les affres ténébreuses de la passion. Sur un plateau désolé, baigné d’une lumière en clair-obscur, les deux êtres en présence, les corps à vif, d’une violence charnelle latente et sidérante, s’attirent, s’évitent, s’étreignent. Il porte un costume élégamment strict et sombre, elle est vêtue d’une légère robe rose à motifs floraux, et ils semblent sortis d’un ancien cliché de vacances estivales. Les danseurs ne se présentent pas dans la force de l’âge mais à un moment intermédiaire de leur vie où les illusions des premiers émois ont fortuitement disparu pour laisser place à une certaine nostalgie, peut-être même à une méfiance inutile du sentiment amoureux menacé. C’est alors qu’ils sont gagnés par une puissante montée de désir prompte à réenchanter leur rapport à l’autre désabusé. Ensemble et séparés dans l’immensité du plateau nu, ils consomment d’abord silencieusement une inévitable distance dans une longue et tranchante diagonale de lumière. Puis, ils ménagent de furtives et intenses rencontres à l’occasion de courses folles épousant la circularité des lignes que De Keersmaeker affectionne toujours. Comme livrés à corps perdu dans un mouvement organique fait de roulades au sol, de jetés et de portés brutaux et insensés, les deux magnifiques interprètes se donnent sans retenue.

Sauvage et sensuelle, la chorégraphie fait la part belle à l’hyperexpressivité et à l’hyperémotivité des corps. Crépusculaire et lumineuse, « La Nuit transfigurée » conserve toute sa flamme et demeure une pièce au caractère profondément passionné, déchirant, lyrique, tragique.

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

D'autres articles par