Charles Fréger : Embarquez pour l’île aux monstres

Yokainoshima 
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AMAHAGE, Ashizawa, Oga, préfecture d’Akita. Avec l’aimable autoristation de l’artiste. / AMAHAGE, Ashizawa, Oga, Akita prefecture. Courtesy of the artist.

AMAHAGE, Ashizawa, Oga, préfecture d’Akita. Avec l’aimable autorisation de l’artiste. / AMAHAGE, Ashizawa, Oga, Akita prefecture. Courtesy of the artist.

C’est un formidable bestiaire que donne à voir Charles Fréger avec son exposition « Yokainoshima », présentée dans le cadre des Rencontres d’Arles, à l’église des Trinitaires.

Démons aux visages surdimensionnés, colorés et souriants, armés de couteaux, sur une plage. Divinité à tête de cheval, tunique rouge sang, les pieds dans une rizière. Jumeaux démoniaques recouverts de boue, un masque d’argile plaqué sur le visage. Hommes transformés en fétus de paille qui semblent danser dans la neige.

Charles Fréger a parcouru le Japon durant plusieurs années – de l’île d’Hokkaido, au nord de l’archipel, à l’île d’Ishigaki-jima tout au sud – pour réaliser cet inventaire des yokai, oni, tendu et kappa, les spectres, monstres, ogres et farfadets, qui peuplent encore aujourd’hui l’imaginaire japonais.

Dans les campagnes, où la tradition animiste est toujours vivace, des cérémonies rituelles mettent régulièrement en scène ces créatures surnaturelles, à l’occasion de la nouvelle année ou lors de fêtes costumées : Charles Fréger en a tiré une série de portraits.

Il a par exemple immortalisé les Namahage, ces démons affublés d’un long couteau, dans la province d’Akita sur l’île de Honshu. La coutume veut que chaque année, autour du nouvel an, ils descendent de la montagne pour réprimander les enfants fainéants. On apprend que les parents les apaisent en leur offrant nourriture et alcool.

Une grande carte, située au cœur de l’exposition et réalisée à partir des illustrations très réussies de Doris Freigofas et Daniel Dolz, permet d’un seul coup d’œil d’identifier la provenance de chacun des monstres photographiés par Fréger.

MEJISHI, Ogi, Sadogashima, préfecture de Niigata. Avec l’aimable autoristation de l’artiste. / MEJISHI, Ogi, Sadogashima, Niigata prefecture. Courtesy of the artist.

MEJISHI, Ogi, Sadogashima, préfecture de Niigata. Avec l’aimable autorisation de l’artiste. / MEJISHI, Ogi, Sadogashima, Niigata prefecture. Courtesy of the artist.

Mais si l’intérêt documentaire de cette série photographique ne fait aucun doute, Charles Fréger ne vise ni le réalisme, ni l’exhaustivité. Il a choisi de présenter ces figures masquées hors des cérémonies dans lesquelles elles évoluent habituellement. Du folklore, il a conservé les danseurs, les masques et les costumes confectionnés par les villageois.

Assisté du jeune architecte Jumpei Matsushima, il les a mises en scène en pleine nature, dans des champs, des rizières, sur des plages. Les sujets sont centrés, leurs couleurs éclatantes.

Et ce qui frappe le spectateur, c’est avant tout l’incroyable beauté de ces portraits, née de la présence incongrue de ces monstres au sein de la nature dont ils représentent l’indomptable puissance.

Ce contraste saisissant, entre le monstre merveilleux et la nature brute, frappe l’imagination et transporte le spectateur dans l’île fantastique tout droit sortie de l’imaginaire de Charles Fréger. On ressort de l’exposition ravi, étourdi, dépaysé mais aussi frappé par un sentiment d’inquiétante étrangeté, comme après un rêve.

Parce que ces monstres nippons témoignent tout autant de l’incroyable fécondité de la culture vernaculaire japonaise que de notre besoin à tous de mettre en récit les phénomènes naturels qui nous échappent, pour nous en prémunir et tenter de les accepter. Et c’est sans doute ce qui explique que l’on revisite, bien longtemps après par l’avoir quittée et par la seule pensée, cette île aux monstres que Charles Fréger a créée.

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