Juliette, le commencement

Sortir de l’école. Tenter d’échapper aux carcans du théâtre tel qu’on l’enseigne : articulation, diction, respect scrupuleux du texte, de la prosodie. Un attirail d’outils dont on affuble peu à peu l’aspirant comédien et qui finit par peser plus lourd que son corps frêle de jeune humain enthousiaste. Une boîte à outils commodes, un espace mis sous vide qui ne laisse plus passer l’air, le mouvement.

La réaction bien naturelle d’une énième génération assoiffée de changement et de liberté (comme toutes les générations ?) est de vouloir s’en départir à tout prix. Qui de mieux pour nous aider à nous débarrasser des reliques du théâtre classique français, pour nous sauver de Descartes et de ses sbires alexandrins qui ont influencé la tradition théâtrale française jusqu’à aujourd’hui ? William l’audacieux, l’ingénieux William qui n’a que faire de l’unité de temps, de lieu, d’action ou de langue, qui donne la scène aux princesses, aux elfes, aux héros antiques, aux paysans, aux artisans, aux fantômes… Shakespeare, la panacée ? C’est ce qu’on dit à l’envi dans toute école de théâtre qui se respecte et ce, quelle que soit la méthode enseignée. Mais réécrire Shakespeare ? Reprendre les mythes archiconnus du fils en mal de vengeance, du roi usurpateur, de l’amour impossible avec des mots d’aujourd’hui ? Pourquoi ? Pour se réapproprier le texte ? Pour trouver la liberté d’expression du XXIe siècle en mal de verlan et d’argot ?

Juliette, le commencement nous montre l’erreur des raccourcis. Nul besoin de faire un exposé de la modernité de Shakespeare, il est d’usage de la louer depuis la redécouverte des écrits du dramaturge il y a plusieurs siècles. Cependant, le regret teinte ce louable essai de liberté. Ils sont minces, ils sont beaux, ils sentent bon le sable chaud… Ils ont tout pour plaire mais ne respectent pas les règles de la rencontre théâtrale humaine : clarté des situations, objectifs et enjeux de chaque personnage à l’instant t du déroulé narratif, entrée et sortie compréhensibles et cohérentes… Et pour couronner le tout, les autoréférences à la pratique théâtrale sont légion. On y parle de névroses d’acteurs et de personnages, d’articulation, de toutes ces expressions consacrées superficielles auxquelles on pense instinctivement en Occident quand on dit « théâtre ». Mais où sont les corps, la franchise des corps, la rencontre des corps, les histoires que l’on porte à bout de bras ? Ancrer les personnages de Shakespeare dans un quotidien banal aux relents de slacktivism – l’activisme paresseux – nous montre certes les préoccupations d’une génération, mais ne nous offre pas (encore ?) de moment de théâtre.

Au niveau de la forme, le montage opéré entre diverses pièces du maître anglais comme Macbeth, Roméo et Juliette, La Tempête, Othello, etc. ne fonctionne pour ainsi dire pas bien : la pièce raconte en principe la découverte par Juliette de la possibilité de se révolter contre les oppressions systémiques, telles que le patriarcat ou le racisme. Mais Juliette ne devient pas féministe parce qu’elle se rend compte qu’on a tenté de la forcer à épouser Pâris, plus occupé à demander la main de la jeune fille à son père que par les sentiments de celle qu’il convoite, mais parce que, déprimant légèrement suite à la mort de son bien-aimé – elle a survécu, donc – elle rencontre au détour d’un chemin une Othello féministe et revendiquant sa féminité à coup de cuissardes en lycra et de bas résilles, qui lui ouvre les portes de la contestation. Un point de départ un peu branlant qui n’assure pas la stabilité des autres histoires qui constituent le spectacle en se coupant et se recoupant dans un va-et-vient lassant de situations qui se résolvent quasi systématiquement de la même façon : le personnage a fini de dire ce qu’il devait dire, il quitte le plateau, en général pour une raison inconnue des spectateurs, et sans doute du comédien aussi. Manque d’imagination ?

Le style global de l’écriture est moralisateur et pousse la simplification jusqu’au vice : exit les envolées lyriques ou le plaisir du mot juste, alors même que de jeunes acteurs comme ceux que l’on voit sont certainement férus de leur langue et saluent le parler vrai. On voit pourtant dix-sept belles individualités et de réelles qualités d’interprètes, quoique l’urgence de la révolte semble absente de cette tentative qui se veut « dans la forme comme dans le fond, un motif de contestation des structures sociales. Rien de moins. » On aurait espéré plus, précisément.

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