Les chemins qui ne mènent nulle part

Retracing our steps. Fukushima exclusion zone 2011-2016
Par

© Carlos Ayesta & Guillaume Bression

C’est une route barrée, au milieu de la forêt, par des fils translucides comme ceux d’une araignée : la première image de l’exposition « Retracing our steps » s’ouvre sur une limite, et une interdiction. Impossible de revenir, de franchir la frontière entre zones salubre et contaminée, présent et passé, visible et invisible. Comment rendre compte alors de l’inconcevable catastrophe, comment présenter l’imprésentable ? Pour relever le défi, Carlos Ayesta et Guillaume Bression ont choisi de mêler réalité et fiction.

Dans les villes fantômes dont l’éclairage nocturne rappelle certaines œuvres de Hopper ou Meyerowitz, le passé semble aussi irréel qu’inaccessible. Pour preuve, ces tirages de ciels naufragés, de voitures coulées : impossible de partir, impossible de revenir – une faille temporelle s’est figée dans le hors-champ. Difficile, devant la beauté onirique de ces quelques apparitions, de concevoir que la tragédie a eu lieu, et que ce lieu existe. Le réel a rattrapé la fiction : à l’échelle du tsunami, les vagues à la Hokusai qui, sur cette photo, décorent l’enseigne d’un magasin, semblent bien ridicules aujourd’hui.

Pourtant, pour retourner vers ce lieu impossible, un moyen existe. Dans l’exposition, les plastiques isolant la zone radioactive deviennent le fil d’Ariane qui permet d’y replonger – comme tous ces habitants, revenus un jour ou l’autre prélever quelques effets personnels dans leur ancien foyer. Ici, le fil de la vie s’est cassé. On le sent dans les témoignages émouvants qui accompagnent les portraits, dans des mises en scène décalées qui révèlent l’intimité et la routine interrompues. Dans des intérieurs déserts et désolés, un homme parle au téléphone, une coiffeuse coupe des cheveux, un fleuriste compose un bouquet irradié… Il y a de l’unheimlich, de l’inquiétant dans ces êtres soudain perdus dans leurs gestes familiers, étrangers à jamais à leur quotidien. Du désarroi et de l’absurde… En reprenant arbitrairement le fil cassé, la mise en scène souligne son propre artifice et nous dit : le monde d’hier est inexorablement révolu, on ne peut plus l’habiter. De Fukushima ne reste, pour les victimes du trauma, qu’une brèche spatiale et psychique, à laquelle s’arraisonnent un récit, des souvenirs.

Pourtant, pour le spectateur de ces images, ce n’est pas le néant qui prime, ni la compassion devant les témoignages des victimes. Mais plutôt la stupeur, l’étonnement devant ce no man’s land où la culture s’est pétrifiée, et où les reliefs, les déchets de notre civilisation submergée par des vagues bleues et vertes apparaissent dans leur brutalité et leur laideur. Cinq ans seulement après l’accident nucléaire, la nature a repris ses droits. En toile de fond, l’exposition s’ouvre sur le seul horizon possible : le spectacle d’une voiture mangée par la végétation. Affleurement de l’être… C’est peut-être le plus déroutant : de voir, dans ce paysage à la Stalker, la présence de la nature, immense et irréductible.

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