Débrayage

C’est la première pièce de Rémi De Vos. Elle fut écrite en 1995. Dire qu’elle n’a pas pris une ride relève de la litote. À l’heure de la mondialisation triomphante — et heureuse, forcément heureuse ! —, aller voir cette comédie, ô combien grinçante et caustique, relève de la salvation. Car comme l’écrit fort justement Beckett — et comme l’a parfaitement compris De Vos — « Rien n’est plus drôle que le malheur ». Et du malheur, il y en a dans ces saynètes qui composent cette pièce ! Un malheur insidieux, lancinant. Un malheur d’autant plus urticant qu’il est quotidien. Le quotidien du travail déshumanisé poussé à son paroxysme, et qui relègue l’individu à la seule place désormais sienne : celle d’une variable d’ajustement. On pense à cette vieille expression populaire, tombée aujourd’hui en désuétude, quand autrefois on partait au travail : on disait qu’ « on allait au chagrin ». C’est d’ailleurs ainsi que débute le spectacle. Des hommes et des femmes s’habillent pour partir au boulot. Ce moment est chorégraphié, ce qui a pour effet de l’extraire du trivial. La chorégraphie reviendra dans d’autres scènes, comme une parenthèse poétique, ou dans une scène proprement hilarante de télémarketing. Car on rit beaucoup pendant « Débrayage ». Beaucoup. On rit comme on prendrait une bouffée d’oxygène pour sortir d’un univers qui vous noie. Car ce qu’on voit n’est pas joli-joli. Ça non ! Licenciement, délation, humiliation, paranoïa. Autant de sacrifices faits au Veau d’Or moderne : l’entreprise. Une entreprise qui exige tout de vous et même un peu plus. Au nom de l’efficacité, de la performance, de la réussite.

« Débrayage » est monté comme une course folle. La scénographie est mobile pour permettre de changer d’espace le plus rapidement possible. Les acteurs passent d’un rôle à l’autre, sous nos yeux. C’est une course folle ponctuée, amplifiée par une musique qui ajoute à la frénésie. Vite, vite, toujours plus vite ! Et trop. Un trop voulu dans le jeu des comédiens pour surligner la vacuité, l’absurdité du système avec, et je cite le metteur en scène, « des grains de sable qui enrayent la machine […] des moments où les personnages s’évadent, s’arrêtent, se révoltent, se libèrent ou…tout simplement débrayent ».Treize tableaux composent cette pièce. Il n’y en a pas un qui soit en dessous. J’avoue avoir eu un faible pour celui où une femme fait passer un entretien d’embauche pour un nouveau parc d’attraction à deux chômeurs dont l’un avait été Schtroumpf et l’autre canard, dans le même secteur d’activité.  Et puis il y a le tableau final, que je ne vous révélerai pas, et qui s’achève par un pur moment de grâce. Magique. Last but not least, quatre excellents comédiens (avec mention spéciale pour  Marc Pastor et Évelyne Torroglosa) incarnent ces hommes et ces femmes, tantôt lâches, tantôt héroïques, souvent à côté de la plaque, et qui pourraient être nous.Vous l’aurez compris, nous recommandons très vivement cette pièce. Le théâtre est légèrement en dehors des remparts. Mais vous ne regretterez pas d’avoir bravé le cagnard et la touffeur ambiante. C’est brillant. 

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