Les Grands

Les Grands dans la cour des petits

Par

© Christophe Raynaud de Lage

Comme les adultes par rapport à l’enfant ou l’adolescent qu’ils étaient, Les Grands nous laissent avec un goût d’amère déception dans la bouche. Sur le papier, le projet de confronter trois fois trois générations était pourtant plein de promesses, car suscitant des questionnements infinis sur la construction de soi, susceptibles d’interroger chaque spectateur dans son intimité. Tout le monde s’est en effet déjà demandé : que penserait l’enfant que j’ai été de ce que je suis devenu-e ?

Le spectacle de Fanny de Chaillé rate. Il rate car ne percute pas, reste gentiment à la surface, dans un rapport doxique au passé et au devenir. Dans le monde de Fanny de Chaillé, tout le monde est beau, blanc, bourgeois, cis, parisien. Un monde où les petites filles mignonnes travaillent bien à l’école et où les petits garçons se prennent pour des héros de Star Wars, où la période de l’enfance se réduit à quelques clichés, l’adolescence à quelques lieux communs : la cour de récré, la maîtresse, la nounou pour l’une, l’éveil du désir, les premières expériences de la drogue pour l’autre. L’ensemble donne l’impression d’être adressé à un public très homogène (qui, il y est vrai, est la plupart du temps celui du théâtre) ; beaucoup jugeront cette anamnèse pleine de tendresse, flattant le sentiment de connivence des spectateurs, mais on regrettera le manque d’un propos plus incisif…

Les personnages sont censés traverser les strates temporelles comme ces couches géologiques, ambiance cartes géographiques, qui forment la scénographie, sur lesquelles ils inscrivent leur trajectoire. Dans une chorégraphie qui laisse froid, sinon sceptique, illes sont en mouvement, oui, mais ne déplacent aucune ligne, ne troublent aucune frontière. Le texte de Pierre Alféri résonne en effet comme une suite de truismes rabâchés, comme un discours « mauvais film français ». Il y avait pourtant de bonnes idées dramaturgiques : le fait de rendre l’enfant silencieux (infans signifie « celui qui ne parle pas »), mais qui n’en pense pas moins (ce que représente la voix off), la dissociation du corps et de la voix, avec les commentaires des adultes sur leur adolescence, la tentative de créer des gestus brechtiens… Mais des maladresses viennent saper l’ensemble, comme l’imitation d’un comédien adulte d’une voix qui mue ou des propos qui sonnent faux dans les bouches adolescentes – on ne peut s’empêcher d’entendre derrière la voix trop directe de l’auteur, Pierre Alféri… À cela s’ajoute des références vintage au « théâtre dans le théâtre » rappelant Six personnages en quête d’auteur (1921 !) où l’auteur s’amuse à faire des œillades désuètes, à travers les comédiens, à son rôle et à celui de la metteure en scène…

Enfin, et surtout, Les Grands rate dans la dernière partie du spectacle, avec un discours au didactisme péremptoire, presque démago, d’une gauche un peu rance, sur la part d’enfance que nous devons conserver. Il s’agirait néanmoins de « quitter la chevalerie », d’accepter que nous avons tous « un petit Henri Guaino en nous ». La forme n’arrange rien : le « face public » accentue l’aspect doctrinaire de la diatribe, qui n’en demeure pas moins convenue et sans surprise. Malgré les intentions des artistes, Les Grands restent ainsi dans la cour des petits. Dommage !

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