Bestie di scena

Du néant vers soi

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L’un des premiers tableaux de « Bestie di scena » évoque le murmure des oiseaux. À la manière du vol synchronisé dont ceux-ci sont capables, les seize hommes et femmes présents sur scène inaugurent le spectacle en se regroupant, formant une horde ondulante, tandis que le frappement de leurs pieds nous installe dans l’attente. Les mouvements sont simples, les vêtements banals, les corps anonymes : cette ouverture annonce la simplicité fluide, sans effets, avec laquelle Emma Dante déploie son questionnement sur le dépouillement et ce à quoi il donne naissance. L’individualité forte que les danseurs manifestent s’apparente à un véritable don : ils sont là, leur présence nous convoque et ce faisant nous inclut. En prenant le renoncement – aux paroles, aux décors, aux choses matérielles – pour point de départ, « Bestie di scena » interroge les virtualités qui grondent sous le dénuement. L’ombre de la statue de Glaucus plane : qui sommes-nous lorsque nous retirons de nous nos sédimentations singulières, nos dépôts d’algues et de coquillages ? Qui est-on (encore) lorsqu’on s’est dépouillé de tout ? Le plateau semble soumis à un double mouvement, centrifuge (les habits tombent, les cheveux se lâchent, la désertification s’organise sur scène), centripète (des accessoires, balais, bidons d’eau, cacahuètes sont projetés sur le plateau). Les danseurs, avec une énergie de vie qui se lance, se débattent entre entropie et apparition. Après l’expansion collective, la horde se fragmente : un à un, ils se déshabillent devant nous, sans jamais que cette mise à nu apparaisse artificielle ou impudique. Il est très émouvant de déceler l’inquiétude sur leurs visages, le tremblement des mains qui tentent de cacher l’intime : des gestes qui rappellent la beauté de la pudeur, sa puissance de révélation, son art du retardement. Mais cette multitude adamique n’est pas accablée par la faute, et c’est cette innocence joyeuse qui rend « Bestie di scena » si formidablement jubilatoire, léger et plein d’humour. Il ne s’agit pas d’explorer ce que serait l’homme dans un état aussi primitif que collectif, mais au contraire de retracer le chemin singulier de chacun vers ce qu’il est, dans la joie qui accompagne la création de soi. Une poupée mécanique, un singe, un escrimeur : les attributs sont autant de tentatives de se définir. De superbes séquences se détachent : lorsque des pétards explosent sur la scène, les danseurs effectuent des sauts de biche, de lézard, on ne sait plus à quel animal volant rampant ou sautant on a affaire, et l’hypothèse d’une humanité en train de se constituer est balayée d’un revers de la main. Dans leur désordre, on finit par apercevoir le tableau de Matisse « La Danse ». À la fin, les habits pleuvent, comme une injonction à se vêtir, à choisir la civilisation. On ne saura pas s’ils les enfilent. La meute nous laisse dans l’indétermination de son identité, rappelant peut-être que c’est la seule condition pour que celle-ci ne soit pas étouffante. « Bestie di scena » est une forme insolente et captivante qui célèbre les pouvoirs aléatoires de la vie.

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