Daral Shaga

On ne reviendra pas

Par

D.R.

Depuis sa création, en 2014 à l’Opéra de Limoges, la grandiose production franco-wallonne « Daral Shaga » parcourt les scènes d’Europe, prouvant à chaque représentation la force de son actualité et la nécessité de son propos. « Daral Shaga » se fait éveilleur de consciences dans la noirceur européenne.

C’est la certitude commune que l’art doit se mettre au service de la souffrance humaine qui a réuni quatre grands artistes de la scène contemporaine autour de ce projet ambitieux. L’auteur français Laurent Gaudé a proposé un livret qui a inspiré la musique du compositeur belge Kris Defoort, puis les propositions circassiennes de Philippe de Coen sont venues mettre la dramaturgie en mouvement, le tout orchestré par l’œil vif et exigeant de Fabrice Murgia. La rencontre de ces quatre sensibilités est une véritable réussite, une communion transcendée par un dessein supérieur qui annihile toute velléité égocentrique et donne à voir un objet scénique d’une rare pureté. Sur scène, les discisplines se mêlent avec respect et fluidité, créant des espaces d’expression pour les chanteurs, musiciens et acrobates qui se répondent dans une ronde tantôt galopante tantôt mélancolique dont se dégage une étrange et perturbante sérénité. La réalité des populations migrantes y est illustrée par le parcours d’un père et de sa fille en quête d’une nouvelle vie, et celui d’un homme solitaire, errant sur le chemin du retour au pays, n’ayant pas trouvé sa place au bout de la route. La part de cirque, joignant les corps à la parole chantée, investit la scène à mesure que la traversée se fait périlleuse. Les silhouettes alignées face au vent de sable se portent et se supportent littéralement puis grimpent dans les hauteurs au moment de passer les frontières, faisant naître une verticalité vertigineuse sur la scène d’opéra. Le public reste bouche bée, impuissant devant l’image saisissante des corps s’échouant au ralenti dans les abysses de la Méditerranée ; l’émotion atteint son comble dans la salle lorsque les acrobates rebondissent en cadence face à une grille rouillée infranchissable, tentant de s’accrocher aux barreaux, en vain. On est soufflé par la simplicité et l’efficacité de la proposition.

C’est que le propos de « Daral Shaga » se place à l’endroit juste et que son regard est d’une pertinence rare, dénué de bons sentiments et, si cela est encore possible, de démagogie politique. Le constat est clair et sans appel : les frontières tuent les hommes. Le thème de l’abandon d’identité est central, et il semble bon de rappeler ce que ces hommes et ces femmes laissent derrière eux avant de parler de leur cupidité pour les aides sociales. En renonçant à leurs familles et à leurs terres, ils renoncent à une part d’eux-mêmes. Ici pas de discours sur la foi ou la couleur de peau : les acrobates se peignent le visage en blanc, camouflage tragique pour se frayer un chemin vers l’inconnu. L’image est une nouvelle fois d’une violence inouïe et pourtant tellement clairvoyante. Car la peur de ce qui les attend est latente. S’ils rêvent tous d’un humble eldorado où manger à leur faim et se sentir en sécurité, l’incertitude du sort qui leur sera réservé une fois qu’ils seront arrivés à destination pose un brouillard sombre et flou sur scène. Le destin de cet homme perdu entre deux mondes, ne pouvant rentrer chez lui et refoulé de la terre d’asile tant espérée, est une parfaite illustration de l’échec de l’Europe face à cette transformation inéluctable des sociétés. Il se tient sur le bord de la scène comme sur le bord du monde, souhaitant à ceux qu’il regarde courir sous les barbelés une meilleure fin que la sienne.

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