Amour bleu

Hedda
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Très librement inspiré de l’affaire Hedda Nussbaum, « Hedda », qui consacre la collaboration entre Sigrid Carré-Lecoindre et Lena Paugam (après « Les Cœurs tétaniques » créés au T2G en 2016), élabore une renversante dramaturgie de la violence conjugale.

Hedda est d’abord une histoire d’amour contre laquelle la violence, odieusement, s’écrase. Une formidable relation passionnelle lentement érodée par la souffrance et le silence de Hedda, qui s’engonce pareillement dans le renoncement et dans son gilet en laine – s’étouffant peu à peu sous les coups. Hedda réfléchit autant qu’elle se réfléchit… Son être se diffracte : texte (pluralité des personnages…), scénographie (évocation d’un intérieur avec une salle de bains en point de fuite), lumières (multiples espaces d’apparition)… Un solo morcelé pour espace schizoïde dans lequel Lena Paugam excelle – l’ADN meurtrie de Hedda s’accrochant désespérément aux murs de l’intérieur kitsch quand elle perd le contrôle de ses émotions. « Hedda » parle de la « violente violence » ; sa manière abrupte et cruelle de surgir. La violente violence pénètre le cadre sans prévenir, en mordant aux flancs : la première droite est violente d’abord par son surgissement… Le coup lui-même n’est qu’un enzyme incomplet et sensible de l’incommensurable inattendu. Peu à peu, la souffrance de Hedda s’emmure : chaque fois, le poing de l’homme est plus confortable dans le cadre. Il troue moins le champ et plus les joues, tandis que Hedda, lentement, sort du cadre lors de ses errances nocturnes, qui sont autant de douloureuses et incoercibles fuites. Alors l’horreur, seulement, s’épanouit avec le goût saignant de l’habitude.

La violence est comme la lumière : partout, mais on ne la remarque tristement que lorsqu’elle rencontre une surface. Sigrid Carré-Lecoindre a l’intelligence manifeste du thème : la violence est inscrite sur les membres de Hedda. Elle ne s’écrit pas toujours avec un V majuscule : dans « Hedda », son corps est une surface mutilée de bandages. À chaque reprise de coups, les neurones de Hedda fatiguent et s’épuisent… Et la violence s’immisce à l’intérieur du texte surchargé, fougueux, presque bavard de l’auteure. La violence charrie son double de neige : il y a celle qui pénètre violemment le cadre – la brusque violence – et l’autre, insidieuse, lénifiante, qui contamine les mots et l’amour, celle qui fait bégayer Hedda la tragique. Deux espaces de la violence que Sigrid Carré-Lecoindre articule avec un brio antimanichéen (qu’elle commente malheureusement un peu trop parfois) : la grisaille incertaine l’emporte sur toute morale.

L’interprétation de Lena Paugam (qui signe également la mise en scène), porte-parole de l’histoire et incarnation de la protagoniste, est à l’antithèse de la douleur : une douceur déconcertante émane de son sourire… C’est Hedda amoureuse qui s’adresse au spectateur ; l’intention slalome entre les obstacles du pathos. Ce gouffre éclatant entre le propos et le jeu n’est autre que l’endroit de l’émotion bâti par la dramaturgie : la lucarne poétique fuyant la grossière illustration. Au coin de cette lucarne glisseront peut-être les larmes du spectateur, qui n’auront, il faut le dire avec enthousiasme, aucunement été forcées.

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