Ultra-Girl contre Schopenhauer

De l’art de la traductologie intime

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Faisant le pari d’un syncrétisme audacieux pour partager sa vision personnelle de l’art, Cédric Roulliat met en scène dans un décor léché, qui emprunte à l’univers des photos pour lesquelles on le connaît, la rencontre entre la version française de « Wonder Woman » et le philosophe allemand, tenant du pessimisme, Schopenhauer.

Si une telle rencontre est possible, c’est qu’elle part d’un pari osé, celui de montrer combien nous sommes travaillés et influencés par des travaux artistiques hétéroclites, bigarrés qui ne s’harmonisent qu’à l’intérieur de notre propre personne – pure machine humorale où s’équilibre dans un réseau de relations réciproques un intertexte singulier toujours en constante expansion. La pièce pour illustrer ce propos part d’un dédoublement initial : une jeune traductrice de comics américains prend la parole devant le spectateur, raconte son enfance en disant son adoration pour la femme aux supers pouvoirs (aka Ultra-Girl), laquelle arrive sur scène pour se faire le relais fictionnel de la conscience qui l’a adulée. La pièce relève alors du véritable exercice de style qui pratique avec talent l’art du collage. Dire les multiples influences qui nous traversent, c’est avant tout les illustrer par la pratique de la citation, plus ou moins laconique. Revenir sur l’importance du cinéma hollywoodien revient à le citer par le biais de bandes sonores en surimpression aux articulations silencieuses des acteurs. Il y a quelque chose de profondément touchant dans ce récit de soi, dans l’exhibition d’une mythologie individuelle fondée sur le principe de l’innutrition parce qu’elle dit la variété stylistique, sociologique, intellectuelle de nos maîtres à penser. Aussi le personnage principal se présente-t-il comme la somme d’Emma Bovary, de Mrs Robinson, de Salomé ou bien de Lolita. Mais derrière l’hommage appuyé, parfois vibrant et un brin larmoyant, on assiste d’autre part à un véritable jeu de massacre des références artistiques. La citation est alors le moyen de régler des comptes avec les figures qui nous ont hantés, et dont l’imperfection, l’inadéquation avec notre pensée nous a irrités. C’est le cas de Schopenhauer, qui apparaît derrière les traits du très drôle David Bescond, sa misogynie, son pédantisme, une certaine préciosité, tout ce qui suinte dans sa prose est revu par la fenêtre du grotesque. L’esthétique music-hall participe alors de cette catharsis référentielle afin de conjurer ce lot de figures, sous bien des abords, pétrifiant. Le spectacle fondé sur cette lente digestion tend ainsi au fur et à mesure de sa progression à brouiller de plus en plus l’écart entre fiction et réel, allant jusqu’à déposséder la parole de la traductrice pour accorder une certaine indépendance à l’« ultra-girl », notamment lors d’un débat TV absurde avec le philosophe. On appréciera la folie du projet bien que le rythme de la pièce se trouve affecté par cette saturation de références qui déréalise le contenu initial du propos ; la suresthétisation à l’œuvre dans les décors et les poses des personnages rend parfois un peu absconse la représentation au risque de voir confirmé ce que Schopenhauer fustigeait, l’idée commune de voir dans la philosophie et, ici, dans le théâtre « un monstre à plusieurs têtes, dont chacune parle une langue différente », en somme une Hydre de Lerne un peu falote.

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