Les Vagues

Les nœuds de la pensée

Par

© Jose Caldeira

Script moderne, Noé Soulier se propose d’ajouter des addenda au chapitre « Musique/danse » du grand livre de l’histoire des arts. Partant d’un présupposé relativement simple, il présente l’idée d’une création conjointe de la musique et de la danse afin d’échapper aux interrogations insolubles concernant le rapport des deux arts entre eux. Aussi le spectateur lira-t-il avec sagacité les parallèles entre phrases musicales et « phrases de mouvements » comme les appelle lui-même Noé Soulier. De fait, le substrat théorique permet de porter un regard différent sur le déroulement de la pièce, et yeux et oreilles prévenus discernent savamment ses articulations et ses composantes. Voir revient à glaner au milieu des champs maritimes les indices d’une réitération et d’un retour, obséquieusement.

Cependant « Les Vagues », œuvre de la pensée avant tout, peine à convaincre sur le plateau et l’acuité auditive et visuelle dont il faut faire sans cesse montre évide plus encore la poésie des mouvements. Alors même que Noé Soulier appelle de ses vœux une fantasmagorie qui naîtrait de gestes simplement esquissés, à poursuivre en notre for intérieur, la performance entérine la défection de cet idéal et paraît mal tolérer les divagations de l’âme. Quand les vagues semblent, à juste titre, la métaphore idéale du geste chorégraphique – les deux entités partageant la même reprise d’une force vive, implacable, immodérée, la même vitalité mordante – parce que la danse est aussi intraitable que les rouleaux qui frappent obstinément le sable pour baver d’écume, on se retrouve démuni devant le ton policé du propos et sa délicatesse parfois un brin irritante. Il ne reste, en outre, que peu de choses de la suavité du texte de Virginia Woolf, de ses phrases qui menacent de chavirer dans un océan doux-amer et font tambouriner nos tempes et battre notre cœur plus vite – celles des « broken words » comme l’auteure l’écrit elle-même – si ce n’est la venue au devant de la scène de trois solistes, qui, fugitivement, et baignés d’une lumière blanche, saisissent la langue rêche, mouillée et tiède de l’auteure et la dansent. Les mots glissent alors sur le corps et pour certains s’arrêtent sur un repli de la peau, ce dépôt fragile, rêvé apaise alors les gestes manqués.

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