Les Démons

Rédemption

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L’œuvre de Creuzevault est traversée par la trituration de la chose politique, de « Baal » au « Capital et son singe » en passant par « Notre terreur ». Avec « Les Démons », il assoit son théâtre dialectique sur la prose prophétique de Dostoïevski pour créer un objet scénique aussi polymorphe que réjouissant.

« Les Démons » est plus qu’un étalage romanesque des tourments nihilistes qui secouent la jeunesse russe au milieu du xixe siècle. Contrairement au Bazarov du « Pères et Fils » de Tourgueniev, le Stavroguine de Dostoïevski transcende l’arrogance posturale d’une philosophie grossière de la tabula rasa. Est-il un être amoral ? Une créature tiède vomie par le dieu de l’Apocalypse ? Il est animé d’une fission intérieure entre un relativisme dandy et destructeur, et une quête quasi métaphysique qu’il est incapable de concevoir clairement, à cause de son crime et de sa puissance culpabilisatrice. Réflexion sur le socialisme comme athéisme profanateur des piliers de la société russe, mais aussi crainte de la dissipation de la Russie dans l’occidentalisation du monde et anticipation des dérives totalitaires… L’œuvre de Dostoïevski est d’une densité redoutable. Là où Peter Stein avait fait le choix dix ans plus tôt de limiter l’épure, produisant un spectacle de douze heures (que l’on avait d’ailleurs pu voir, au Festival d’automne, dans ces mêmes Ateliers Berthier), Creuzevault a condensé et recomposé le roman. Trop ? Non, car au diktat de l’action émotionnelle, fût-elle révolutionnaire, Creuzevault oppose la pensée agissante qui, selon le mot magnifique d’Adorno, « a sublimé la rage ». Cette pensée est donnée à voir, sur le plateau, dans un bordel organisé, mûri, truffé de symboles ouverts aux interprétations les plus libres. Au cœur, l’obsession de l’homme face à Dieu. Et son échec ou sa réussite à transformer cette obsession en énergie créatrice, qu’elle soit politique, artistique ou intime.

Ponctué d’anachronismes assumés, d’effets scénographiques jamais superflus – à l’exception de quelques dispensables incursions hors du quatrième mur –, saturé de points d’achoppement religieux, « Les Démons » est une œuvre laboratoire. Une œuvre du surgissement. Jouée sur le fil du rasoir, imbibée d’écriture de plateau et d’improvisation, elle témoigne d’abord d’un amour profond pour les acteurs, qu’ils soient les fidèles compagnons du metteur en scène (Arthur Igual) ou les nouveaux venus dotés de monologues taillés sur mesure (Nicolas Bouchaud et Valérie Dréville). Mais aussi d’un plaisir authentique de produire un théâtre jubilatoire délivrant une parole exigeante qui ne sombre jamais dans la litanie et le démonstratif. Hommage à la capacité prodigieuse de Dostoïevski de capter les tréfonds de l’âme humaine (Nietzsche ne disait-il pas avoir appris la psychologie chez le romancier russe ?), le spectacle fait de Chatov et de Kirilov les deux vrais tenants d’une identité mystique à la frontière de la gnose, de part et d’autre d’un Stavroguine flottant au cœur de son abîme intérieur. Cette « énergie insatiable d’atteindre une fin, tout en niant cette fin », c’est un peu cela aussi que cherche le théâtre de Creuzevault. Le récit s’achève sur le triomphe éphémère de la mort. Mais le retour au réel n’est pas mélancolique. Car la beauté peut sauver le monde, que le monde veuille la sauver ou non.

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