Summerless

Soudain l’hiver dernier

Par

© Ali Shirkhodaei

Créé au Kunstenfestivaldesarts en mai 2018, « Summerless » constitue après « Timeloss » et « Hearing » le dernier volet de la trilogie du metteur en scène iranien Amir Reza Koohestani, construite sur le thème de la mémoire. La pièce se tisse autour d’une lacune, d’une partie manquante au puzzle des saisons, comme l’évoque d’emblée le choix du privatif less. Elle déroule un cycle inachevé, où neuf mois se succèdent jusqu’à l’été. Un été qui n’adviendra jamais ici.

Partant d’un dispositif simple – une cour d’école et un trio –, la mise en scène d’Amir Reza Koohestani, tout en suggestion, dénonce les éternels verrous du corps social, qui se transmettent indéfectiblement de génération en génération. La surveillante de l’école a aimé autrefois le peintre de la cour de récréation, ancien enseignant relégué aux travaux de réfection, tandis que la mère d’élève vient interroger celui-ci chaque jour, à la fois accusatrice et désirante. Le peintre a-t-il tenté de séduire sa fille ? La présence de cet homme est-elle une menace pour l’école ? Le principe de surveillance se déploie en panoptique et trouve sa métaphore dans le tourniquet bloqué au milieu du plateau. L’inquisition s’incarne ainsi dans chacun des personnages. Dans l’école « pour tous », chacun surveille, chacun est surveillé, la surveillante comme les autres. Si égalité il y a, c’est celle de la vigilance et du contrôle, n’épargnant personne, élèves et professeurs, parents et enfants.

Comme dans « Hearing », la transgression est suggérée et demeurera dans l’incertitude du hors-scène. Les mois défilent, le tourniquet reste immuable, mais les points de vue tournent, ainsi que les culpabilités et les accusations. L’interrogatoire se déplace, les questions rebondissent, et chacun y est confronté à son tour. Mais les questions restent sans réponses, comme toujours chez Amir Reza Koohestani, qui ne cherche pas à mettre en scène la vérité et utilise plutôt le théâtre comme moyen de troubler nos certitudes. Même la fresque qui se dessine sur le mur de l’école ne nous révélera rien, ou rien d’autre que des symboles et des dessins d’enfants dissimulant peu à peu les slogans révolutionnaires. La violence doit rester sourde, cachée. Comme dans les deux premiers volets de la trilogie, la mise en scène fait le choix de la sobriété et de la retenue s’incarnant dans le jeu des comédiens du Mehr Theatre Group. Sans outrance et sans effets, les trois interprètes laissent ainsi affleurer les frustrations, les désirs et les angoisses d’une société en tension.

Puis l’enfant, enfin, prend la parole, son visage projeté en fond de scène, nous laissant elle aussi face à l’irrésolution de l’innocence. Une question reste ainsi en suspens : qui est coupable ? Ou plutôt, qui ne l’est pas ? Question terrifiante, mais aussi porteuse d’espoir et de bienveillance. « Summerless » parle des ambiguïtés et des peurs du corps social, sans jamais les nommer, afin de nourrir ce qu’Amir Reza Koohestani appelle « la scène mentale » du spectateur. Une autre scène qui permettrait de rejouer et d’explorer à l’infini les questions soulevées par le spectacle ; un espace sans barrières et sans restrictions, capable de déjouer toutes les censures.

 

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