She was dancing

Une danse est une danse est une danse

Par

© Nikolaz Le Coq

Au commencement était la danseuse et chorégraphe Isadora Duncan. Fascinant les foules, elle fascine aussi l’écrivaine Gertrude Stein à qui elle inspire un  long poème fonctionnant sur un système de répétitions, « Orta or One Dancing ». Pas loin de cent ans plus tard, c’est la chorégraphe Valeria Giuga qui décide de boucler la boucle en associant le poème de Stein à une chorégraphie de Duncan, « La Mère ».

« She was dancing » est, avant toute autre chose, la rencontre entre les univers de ces trois créatrices : Isadora Duncan, Gertrude Stein et Valeria Giuga, construit en forme de ruban de Möbius. Et le choix de Valeria Giuga de baser son travail sur une œuvre intitulée « La Mère » ne semble pas innocent. En effet, Isadora Duncan apparaît réellement comme la mère de cette proposition de la compagnie Labkine, et ce, à deux titres : si c’est une de ses créations qui sert de matrice, la mère s’efface également pour laisser la place à sa fille symbolique de se réapproprier l’œuvre tout en poursuivant le travail.

« She was dancing » est également une preuve que le temps, c’est relatif. Le spectacle pourrait durer trente minutes, deux heures ou trois jours (et a, d’ailleurs, connu plusieurs étapes de durées différentes avant sa présentation au Centre Chorégraphique de Tours) sans que son propos en soit affecté ni modifié. Ainsi, ce qui intéresse dans ce spectacle, c’est son aspect programmatique, la création d’un code par lequel chaque séquence parlée correspond à un enchaînement de mouvements précis. C’est pourquoi le métronome qui résonne pendant la quasi intégralité de la représentation est central. C’est sur ce métronome que tout se cale : la voix du lecteur, les mouvements des danseurs, mais aussi l’œil du spectateur. Par ce battement régulier, le poème de Gertrude Stein répété ad libitum devient une vraie partition musicale, infinie car générée aléatoirement. On se prend alors à rêver d’un spectacle modifiable éternellement en fonction des choix du lecteur, à la façon dont Liz Santoro et Pierre Godard basent leurs recherches corporelles sur des travaux scientifiques dans leur spectacle « For Claude Shannon ».

La rythmique monotone de « She was dancing » induit une sensation hypnotique dans le public, à peine ébranlée par les permutations presque invisibles pratiquées sur scène. Ce n’est que lors des dernières minutes du spectacle que cette transe collective unissant artistes et spectateurs se rompt, lorsque la batterie reprend et que les perruques tombent. L’obsession proche du TOC laisse alors la place à une sauvagerie d’autant plus surprenante qu’on n’y était pas préparé. Et pourtant, là encore, une boucle : la fin revient exactement au début, avec un léger décadrage que remarqueront les plus attentifs. C’est ainsi que nous apparaît « She was dancing », cohérent jusqu’au bout, aussi bien dans sa représentation scénique que dans l’association de trois créatrices à un siècle de distance.

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