Des claquettes pour l’éternité

Henrietta Lacks
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Revenant sur l’histoire tragique et longtemps négligée de l’Afro-Américaine Henrietta Lacks (1920-1951), mère de cinq enfants, ouvrière agricole dans une plantation de tabac, décédée des suites d’un cancer et dont des cellules seront subtilisées sans qu’elle en soit informée avant d’être exploitées par la science, la récente mise en scène d’Anna Smolar séduit, interpelle et contrarie.

Séduisent d’abord le jeu sobre, vif, ductile des comédiennes et des comédiens, leur agilité corporelle, leur faculté de brosser un portrait en quelques traits suffisants pour que l’émotion advienne, leur aptitude à passer d’un personnage à l’autre dans un laps de temps infime, à glisser prestement du récit au drame, leur capacité à donner forme au silence, à incarner l’extrahumain, à introduire poésie et humour dans le technique et le sordide. Quelques chaises, une table, un bureau, une poursuite, des claquettes aux pieds et la scène s’offre à toutes les mues : plateau médiatique, salle d’opération ou scène de music-hall.

Interpellent ensuite la profondeur et la variété des questionnements abordés : comment raconter l’inimaginable pour qu’il puisse être pertinemment appréhendé ? L’être peut-il se perpétuer hors de lui-même, post mortem ? Comment une société en vient-elle à tenir la vieillesse pour une maladie, la mort pour un échec, l’éternité pour une valeur indiscutée ? Le développement du savoir doit-il s’épanouir sans condition ? De quelles précautions éthiques et pédagogiques le rapport du médecin à son patient doit-il s’envelopper ? Qu’est-ce que reconnaître, réhabiliter un individu abusé ? Henrietta Lacks possède des cellules (bien vite anonymisées sous la désignation « HeLa ») dotées d’une propriété jamais observée auparavant – celle de se reproduire et de se multiplier à haut rythme. Une aubaine pour George Gey, le médecin-chercheur de l’hôpital de Baltimore qui la prend en charge et qui bien vite diffuse des cultures de son cru à travers les laboratoires du monde entier. Les cellules HeLa seront ainsi à l’origine du vaccin contre la poliomyélite, d’avancées relativement au cancer, au virus VIH, aux techniques de la fécondation in vitro, du clonage et de la thérapie génique. Henrietta, de son côté, n’en sut jamais rien ; ses descendants non plus – vingt ans durant.

La dramaturgie d’Anna Smolar nous contrarie enfin. Par les positionnements suggérés et les questionnements non posés. Bien que provenant d’une Pologne largement sensible à l’obscurantisme, elle tend à donner des hommes de science l’image de savants fous ou d’errants faustiens. Elle semble suggérer aussi que des royalties auraient suffi à régler l’« affaire Henrietta Lacks » à l’amiable, que l’évolution de la science doit dépendre d’un marchandage financier entre scientifiques et patients plus encore que d’une délibération collective sur les plans éthique, social et politique. En opérant un focus sur un destin individuel et exceptionnel, le spectacle nous touche, mais il nous ferait presque oublier que le mépris affiché à l’endroit de Henrietta fait système, participe d’un racisme institutionnalisé. Au terme de la pièce, par-delà le spectacle, par-delà les percussions des claquettes et le magnétisme hypnotique du swing, une conviction nous étreint : que jamais l’Homme et le Citoyen ne disparaissent derrière la blouse du patient ou la bourse du client.

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