I kissed a robot and I liked it

Contes et légendes
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Cinq ans après avoir regardé dans le rétroviseur révolutionnaire, Joël Pommerat imagine une « société futuriste » peu éloignée encore une fois de la nôtre. Société secrète pour l’heure, car avant de téléporter ses robots au Théâtre National Populaire, l’idole du théâtre français ferme les premières représentations à la presse. Seuls quelques spectateurs privilégiés peuvent essuyer les plâtres de la compagnie Louis Brouillard, qui fêtera ses trente ans en 2020. Marlowe, le fameux robot blogueur conçu à l’EHESS en 2012 (moteur d’intelligence artificielle capable de produire des milliers d’articles instantanément) nous a heureusement fait parvenir sa critique, elle-même générée grâce à une porte dérobée (« backdoor »). En voici un extrait, qui révèle l’innovation techno-dramaturgique du spectacle : 

« Après le triomphe de « Ça ira », Pommerat refait le choix du noir et la boîte à apparitions d’Eric Soyer se fait plus sobre que d’habitude : les lumières sont plus diffuses et les canapés moins capitonnés. Les jeunes actrices dégenrent admirablement ces humain.e.s plus trop humain.e.s qui peuplent chaque saynète, de leurs tendres galoches marivaudiennes à leur révolte masculiniste (dans une scène chorale aussi édifiante que certains épisodes de « Foot 2 rue. ») Si le spectacle désarçonne et passionne, c’est par le nouveau procédé d’écriture qu’il met en œuvre ostensiblement et que Joël Pommerat, par pudeur et humilité, n’a pas encore mentionné dans le programme de salle. Poussant l’intégration des robots (en pull canari) à son paroxysme, l’artiste a convié les androïdes au processus d’écriture collective. Transformant alors l’habituelle écriture de plateau  en écriture de plateforme (grâce à un algorithme « magique », comme dirait Merleau-Ponty, qu’utiliseraient régulièrement Marc Levy et Pascal Rambert), il donne à la prose de notre monde d’infinies nuances (notre backdoor ayant enregistré 367 occurrences du substantif « putain » dans des tirades en casquettes de travers). Les vérités profondes et inédites que Joël Pommerat sort du brouillard (la cruauté humaine et l’humanisme des machines, la dialectique du je t’aime/je t’aime plus/je te re-aime, la tragédie post-moderne de la « meuf » limite robote qu’on a peur de choper) sont rendues plus accessibles par cette écriture androïdique qui explicite le sens de chaque parole prononcée. La machine ôte toute dramaticité aux situations, les transformant en passionnantes dissertations prépubères, adulées par des ados en furie. »

Œuvre d’une machine, « Contes et légendes » sera bientôt dans toutes les bouches bachelières, avec pour mise en abyme cette lycéenne fictive déclarant, dans l’une des scènes, vouloir réviser pour son option théâtre. Laconique dans sa note d’intention, discret dans les médias où il ne viendra pas chercher ses 36 Molières en mai 2020, le mystérieux Joël Pommerat reste tapi dans un théâtre sans servante, dans un grand fauteuil noir où seule sa main dépasse pour diriger les acteurs. A l’image du docteur Gang d’Inspecteur Gadget (énigme qui torture depuis 1983 la grande et fabuleuse histoire des idées) on ne saura jamais si l’inventeur du « théâtre en présence » était un homme ou un robot.  

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