La modernité de Francis

Bronx
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Attaché-case et veste en cuir, c’est avec du Bronx dans la poitrine que Francis Huster talonne l’impasse sans nom du théâtre, dirigeant sa légendaire œillade maritime vers cette nouvelle ligne bleue des Vosges qu’est le boulevard Montparnasse. Dans cette nuit d’avril sans métalepse, quitter la scène ne revient pas, pour tout acteur qui se respecte (et pour toute grande « star » a fortiori, comme Francis n’a pas peur de l’affirmer dans une master class à laquelle nous emprunterons l’essentiel de nos citations), à recharger la pauvre « télécommande émotionnelle » de la vie. Quelques caïds endimanchés réclament alors leur selfie à l’ancien « Grand Patron », certains lui rappelant la belle gouaille qu’il abordait avec Francis Veber, d’autres plus audacieux n’hésitant pas à comparer allusivement sa prestation du soir au jeu de Jack Nicholson dans « Les Infiltrés », ce à quoi le célèbre commissaire Keller, lui qui traqua héroïquement le Zodiaque et son maître(family killers qui hantèrent grâce à TF1 nos cigales intérieures), répond sommairement : « Ça me fait plaisir que tu dises ça. »

Cette reprise de « Bronx », monologue polyphonique adapté du « chef-d’œuvre » de Chazz Palminteri, n’est pas qu’une nouvelle « partie de football » pour cet athlète du cœur qui avait voulu faire comme Camus, une simple épreuve physique demandant de se fondre dans d’autres peaux que la sienne (dix-huit au total, sans compter la danse en ombres chinoises et les faux crachats), mais un hymne à la grande modernité de Francis. Les déclarations de son metteur en scène, Steve Suissa, l’attestent, ce dernier évoquant l’éviction du décor broadwouillant à 8 000 euros comme un geste fort permettant de « trouver une modernité dans la scénographie, qui correspond à l’évolution de Francis, à son rapport au jeu ». Loin d’être une banale aventure de quartier (comme l’un des personnages qualifie lui-même le règlement de comptes criminel dont il est question), « Bronx » n’est rien d’autre que l’histoire d’un acteur qui a bien raison de prôner la rencontre exclusive entre un rôle et un homme (« Ce texte, c’est moi », affirmait-il humblement).

Si Francis est « Bronx », c’est parce que les paysages urbains qui se déclinent sous ses yeux (et sous les nôtres, grâce à la puissante soufflerie d’un vidéoprojecteur) regorgent de fantômes de son passé, celui d’une certaine « Cristina » d’abord (nom imaginaire donné à cette jeune fille lorgnée dans un bar), ou celui de Lorenzo (rôle dans lequel il « triompha » au Français, remplaçant au pied levé Claude Rich après avoir « cimenté sur les émotions le texte » pendant seulement quatre jours). Et si « Bronx » est Huster, c’est qu’au fond des yeux naïfs du jeune héros qui prend conscience de faire des choses bien pour de mauvaises personnes il y a la tendre folie de l’acteur qui doit tout jouer sans juger, des métaphores potaches sur les visages boutonneux à toutes ces vieilles badernes au lyrisme facile. De l’autre côté du miroir métathéâtral, on en apprend heureusement beaucoup sur la tolérance, dans une moralité finale qui n’hésite pas à faire de la scène une tribune pour affirmer sans vergogne qu’il faut « donner » de l’amour, toujours, et même parfois « sans retour ». La modernité de Francis est bien là, transitoire, fugitive, dans cette traversée aux confins du monde et du théâtre, sur le fil du cutter. L’homme qui avait mis du « sparadrap » sur son « zizi » en tournant avec Brigitte Bardot n’est décidément plus un « petit cheval de manège ».

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