L’Aqualand brumeux de Stéphane Braunschweig

Nous pour un moment
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Les retrouvailles entre Stéphane Braunschweig et Arne Lygre annonçaient un événement théâtral dans la carrière odéoniste du metteur en scène qui, aux dires de certains, excelle davantage avec les œuvres modernistes et contemporaines que dans ses récentes aventures classiques. La remarquable traduction du texte (parue chez L’Arche) qu’il réalise avec Astrid Schenka fait de « Nous pour un moment » un chef-d’œuvre de la littérature dramatique contemporaine, auquel son adaptation ne rend malheureusement pas justice.

Plus incarnée et moins algébrique que ses précédentes compositions, plus enracinée dans une réalité sociale et historique qui la travaille sourdement, la pièce de Lygre compile des tableaux en anadiplose : une figure relationnelle (ami-e, ennemi-e, connaissance…) évoquée à la fin de chaque scène devient la protagoniste de la suivante. Cette fresque pulvérisée entérine a priori une liquéfaction tragique du lien social, à laquelle la très belle scénographie aquatique de Braunschweig ne manque pas de donner matière. L’expérience théâtrale que devrait déclencher le texte répare pourtant cet effilochage du tissu relationnel. Dans ce présent qui se déplace en permanence, le passé est redramatisé et la temporalité théâtrale bafoue alors notre éphéméride présentiste. En redensifiant le présent et en préférant aux figurines du théâtre contemporain des personnages stratifiés et incarnés, la dramaturgie éternaliste d’Arne Lygre renoue en somme, malgré toutes ses audaces postmodernes et quantiques, avec l’héritage ibsénien. Dans le pessimisme apparent de ces tragédies vaporisées percent quelques lueurs : le dernier « Ennemi » n’appuiera pas sur la gâchette, les smartphones approchent une vérité indicible de l’être et la contemplation maritime suspend la frénésie autoroutière.

Braunschweig n’exploite pas cette politique du texte, échouant à faire ressentir ces glissements temporels qui donnent à « Nous pour un moment » tout son trouble et son ludisme. La faute d’abord à une distribution inégale qui s’enlise (à l’exception de la remarquable Chloé Réjon) dans un naturalisme ridé et cérébral contrastant avec le dispositif clinique (la fonction des protagonistes est systématiquement surtitrée). Si les scènes vaporeuses de Lygre mobilisent la force suggestive du théâtre, le jeu est ici dénué d’imaginaire et la scénographie, exploitée de manière très systématique dans les interludes, rend les situations bien trop frontales et statiques. Ponctuer et amorcer chaque séquence avec le même comédien.ne est un caprice de mise en scène sans fondement, qui opacifie inutilement le spectacle et révèle le contraste entre ses fantasmes intellectuels et sa faiblesse théâtrale. La scène finale offre enfin un instant poignant, qu’on peine toutefois à apprécier après cette longue chevauchée sur des fjords sans gnomes. On recommandera toutefois la lecture de la pièce, expérience bien plus vertigineuse que celle qui se joue, devant deux grandes pages blanches et turquoises, aux Ateliers Berthier.

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