Qu’elles crèvent les poétiques

Poétique de la critique littéraire
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« Je pense qu’il faut être un écrivain dans les journaux, sinon ça perd de sa noblesse. » Cette sanctification littéraire de la critique journalistique, formulée récemment par Jean-Pierre Léonardini (à l’occasion de la promotion de son essai « Qu’ils crèvent les critiques »), trahit en même temps la légitimité problématique de ce régime d’écriture qui perdure dans l’imaginaire collectif. Le postulat formulé en quatrième de couverture par Florian Pennanech (professeur en classes préparatoires publiant ici son premier ouvrage personnel, après une thèse consacrée à « Proust et la nouvelle critique ») reconduit la traditionnelle dichotomie entre « littérature » et « critique. » Il propose un dépassement radical de ce clivage par une approche non pas épistémologique mais purement poétique de leurs rapports. La relation critique à l’objet artistique (essentiellement des classiques dans les exemples fournis, de Corneille à Proust, de Todorov à Genette…) s’envisage comme une série d’actes linguistiques énumérés par les chapitres (prédication, substitution, combinaison…) Fouillées et complexes, les analyses de Florian Pennanech donnent à l’ouvrage une érudition scientifique indéniable, ardues pour les profanes en stylistique (et pour tous ceux qui ne comprendraient toujours pas le concept d’ « autométatextualisation »), et trop rigoureuses il faut bien le dire pour gratter le vieux vernis structuraliste de l’entreprise.

Si le parti pris poétique de Pennanech transcende a priori les territoires de la littérarité, il semble les maintenir de manière empirique par l’âpreté de sa démonstration, cousue d’après une définition rigide de la critique qui justifie à elle-seule cet écueil. Si la fameuse opposition de Roland Barthes entre « écrivain » et « écrivant » a fait date, c’est moins sa brillante catégorisation des régimes d’écriture qui nous intéresse aujourd’hui que sa contradiction théorique avec le « plaisir du texte » (1973) de ce même Barthes, texte pluriel et ambigu, preuve par l’exemple que l’acte critique reconfigure par lui-même les frontières de la fiction et du discours, de l’écriture et de l’écrivance, sans que cela mérite vraiment une démonstration linguistique. Depuis la parution du texte de Barthes en 1960, la critique n’a effectivement jamais cessé de se définir elle-même comme un geste problématique, et dans cette « irrégularité turbulente » que lui reconnaît Jean Starobinski dès 1970 (évoquant sa méthode transdisciplinaire et tumultueuse dans « la relation critique »), on reconnaît mal la définition sentencieuse et théologique que Pennanech reformate à son propos : 

« Ce qui intéresse le spécialiste de Racine, c’est de savoir si le discours critique qu’il dit est « vrai » ou « faux », de retenir ce qui est « vrai » et de s’en servir pour pouvoir produire son propre discours, qu’il veut, lui également aussi « vrai » que possible. » (p. 14)

Concevoir la critique comme une obsession herméneutique la rapproche de gestes trop scientifiques et universitaires, bien éloignés de cet objet pluriel, subjectif et instable, qui s’apparente à bien des égards à celui de l’essai (auquel Pennanech fait un sort bien trop rapide.) Voulant s’émanciper de débats complexes et contradictoires, son introduction schématise le passé théorique et n’offre aucune vraie perspective intellectuelle et politique à la poétique qui va suivre, celle-ci se parcourant alors comme une curiosité froide et verbeuse. On est par ailleurs agacé par les nombreux passages où l’auteur semble se féliciter lui-même (« Mais qui, parmi ceux qui lisent la critique, est aussi en position d’en faire la poétique ? » p. 13, « La poétique de la critique est sans doute la seule à mettre ainsi en œuvre dans ses exemples les procédés qu’elle théorise », p. 17…), ou par les portes ouvertes pour élèves distraits qu’il enfonce trop souvent (croyant nous apprendre par exemple, lors d’une digression inutile, la définition véridique de la « diégèse. ») Cette dissection de la matière critique s’apparente alors à un exercice trop professoral pour cerner la stylistique floutante de son objet, qui aurait du conduire par sa nature filandreuse à problématiser la notion même de poétique. Si Starobinski comparait le processus critique à la Nekuia homérique, écoute et interprétation inquiète de la parole morte qui ouvre les vivants à des ailleurs imprévus, on a le sentiment ici que Pennanech redore uniquement l’autorité du blason structuraliste (la collection « Poétique » du Seuil) et échoue, à force de grandes « opérations générales » (p. 10), à bafouer lui-même cette légendaire « solitude du discours critique. »

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