La Reine Lear

© Marc Debelle

Pour son adaptation de l’œuvre shakespearienne, Tom Lanoye verse dans la psychanalyse façon jeune Freud aux proies avec les hystériques. Christophe Sermet en remet une couche en nous offrant sur un plateau tournant des hommes plus castrés les uns que les autres et des femmes étouffées par la rivalité qui les oppose. Petite chronique du patriarcat, un loup habile qui se déguise même en féministe.

Il arrive souvent que, par un raccourci malencontreux, des intellectuel.le.s crient au féminisme en parlant d’auteur.e.s qui ont le malheur de choisir comme héros de leur œuvre, une femme. Mais un héros, une héroïne, est-ce simplement le personnage principal d’un roman, d’un spectacle, d’un film ? Ou est-ce également celui qui nous fait vibrer, à qui l’on s’identifie ? Dans ce cas-là, difficile pour les hommes comme pour les femmes d’apprécier « La Reine Lear » de Tom Lanoye, mise en scène par Christophe Sermet au Théâtre National de Bruxelles.

Dans cette adaptation pseudo-contemporaine où le royaume de Lear s’est muté en empire multinational qu’on matérialise à coup de jargon économique et de situations de crise qui n’inquiètent personne, Elisabeth Lear décide de renoncer à son rôle de PDG, qu’elle a hérité de son père et de son grand-père. Elle souhaite léguer tout ce qui lui appartient à ses trois fils, dont deux sont mariés avec les pires harpies, actualisées puisqu’elles naviguent entre crêpage de chignons et moments de complicité face à l’adversité masculine, soumise à la marâtre. Tom Lanoye aurait, semble-t-il, décider d’adapter l’œuvre pour permettre à une comédienne flamande déjà âgée d’endosser l’un des rôles flamboyants du répertoire, quasi systématiquement dévolus aux seuls hommes. Lui permettre de briller en tant que héros, donc.

Presque immédiatement, le ver est dans le fruit : on apprend par Kent, le fidèle adjuvant de l’ombre d’Elisabeth Lear, et bien entendu ancien amant qui lui a donné son dernier fils préféré, Cornald, que l’entreprise a été mal gérée dernièrement. Il a volontairement caché les erreurs et les malversations à sa boss. Plus tard, après la division de l’héritage entre les deux fils hypocrites, l’entreprise commence à sombrer. Cornald, le puîné chéri et trop intègre s’est exilé en Inde pour une histoire de micro-crédit. Et Lear de se lamenter : du temps de son père et de son grand-père, on n’avait jamais parlé de faillite…  Tom Lanoye nous glisse donc plus ou moins discrètement que la PDG héroïque sexagénaire était en réalité une piètre gestionnaire d’entreprise.

Du côté affectif, c’est le naufrage total. On assiste à la déchéance d’une femme qui n’est que mère toute-puissante, veuve depuis longtemps. Décalant l’être humain face au destin que sont Œdipe ou Lear originellement – puisque homme est synonyme d’être humain –, Tom Lanoye et Christophe Sermet donnent à voir une femme à qui l’on interdit d’être autre chose, aux prises avec le système patriarcal et noyant à sa suite toute sa famille. Multipliant les lieux communs : la vieille femme et son bouffon, devenu gigolo ukrainien, ne peuvent avoir qu’une relation sexuelle car, c’est bien connu ! : les vieilles délirantes sont nymphomanes ; l’image du sein avachi et stérile qu’on ne voit même pas vraiment, symbole de la fin de la femme, existant uniquement par son pouvoir procréateur ; les humiliations subies par les brus de la part de leur belle-doche en mal de possession maternelle, la rivalité consécutive qui dévoile leur objectif premier : procréer ; la faiblesse d’esprit et de décision d’hommes qui ont été annihilés par leur mère, etc.

Le constat est glaçant. On a compris : il s’agit d’Œdipe qui n’échappe pas à Jocaste. N’est-il pas temps cependant de déconstruire le système qui permet cette situation terrible et qui, encore aujourd’hui, plonge les genres dans une guerre affective ? « La Reine Lear » n’est pas un portrait de femme « forte », – l’assimilation de la puissance à la fonction de PDG étant déjà une jolie trace de capitalisme –, mais la triste histoire d’une femme que le système a broyé en l’aliénant à ses enfants, traumatisés par le « Penisneid » élaboré par Freud il y a près de cent ans, dans lequel Elisabeth Lear plonge allègrement.

Devra-t-on s’imposer encore longtemps, et sur les scènes de théâtre même, le constat malheureux et misogyne d’hommes (blancs et plutôt âgés…) qui semblent bloqués dans l’affect et nient la systématicité du patriarcat ? Ou entendra-t-on les paroles de psychanalystes comme Christiane Olivier qui, en 1980 déjà, aborde la question de l’Œdipe féminin, maltraité par Freud, et de l’Œdipe masculin notamment dans son ouvrage « Les Enfants de Jocaste » ? Citons Christiane Olivier dans la dernière page de l’ouvrage : « Ici hommes et femmes doivent s’arrêter et comprendre à quel point tous les privilèges accordés aux Mères se transforment en sortilèges qui poursuivent les femmes – et j’ajoute : les hommes – durant toute la vie. »

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