Sept mètres

Le Présent qui déborde - Notre Odyssée II
Par

© Christophe Raynaud de Lage

Sept mètres. C’est la distance qui sépare l’écran de la salle : un « no man’s land », pour reprendre les mots de Christiane Jatahy. Après « Ithaque », « Le Présent qui déborde » augure une formidable traversée dramaturgique de la fable d’Homère.

Sur l’écran, des Ulysse contemporains : ou plutôt des hommes et des femmes « aptes » à raconter l’« Odyssée ». Ils sont autant de métaphores pour un récit dont nous, Occidentaux, ne sommes plus capables : sept mètres séparent le documentaire de son écho psychophysique, qui se répand à travers la salle. Nous, Occidentaux qui avons inventé Homère, nous voilà déshérités de notre propre œuvre. Car « O Agora que demora » est une immense expérience de dépossession : le public n’est qu’une résonance de ce qu’il échoue à être. Sept mètres bouleversants : ils sont une mer à traverser. La Méditerranée certes, mais également toutes les autres mers. Là-bas, par-derrière l’eau, les acteurs du Liban, de Grèce, de Palestine et d’Afrique du Sud habitent une parole que l’artiste leur destine. C’est-à-dire qu’elle exhume leur destin : quoi de plus fort pour un poète que de révéler l’homme à lui-même ? Par-devant l’eau, acteurs et spectateurs dans la salle ne sont qu’une modique réponse : ils parachèvent, bruitent et harmonisent l’action… La complétion est parfois douce, parfois plus énervée – ainsi de la salle festive qui danse en accord avec l’écran. Comme un goût de communion incoercible entre des corps et des esprits que tout désunit.

Car à son habitude, Jatahy brouille à merveille les frontières entre cinéma et théâtre : des acteurs à l’écran sont également présents dans la salle – inquiétante étrangeté –, et des séquences sont filmées parmi le public. Un univers médiumnique se déploie : des scènes de « L’Odyssée » se rejouent entre les continents (procédé que l’on retrouve dans « Oreste à Mossoul », de Milo Rau). C’est au bout de la fable déchirante qu’un témoin se lève pour évoquer plus longuement son histoire intime – le plateau retrouvant enfin sa fonction primitive. La mer à traverser ne devient-elle pas une cicatrice sanglante entre les peuples ? Cette mer de sang, la metteuse en scène cherche aussi à la cautériser, quittant parfois la régie plateau pour étayer le voyage initiatique. Modeste, terriblement émue, elle s’intègre à l’odyssée qu’elle initie, à la fois motrice et galérienne.

Notre odyssée est donc plus hétérotopique qu’elle n’en a l’air. Elle arrêtera son embarcation en Amazonie (terre hautement symbolique pour la Brésilienne), dans un pamphlet écologique qui se compose malgré lui : la forêt menacée clôt le spectacle pendant que le public imite délicatement le bruit de la pluie sur la rivière. Le voilà, le présent qui déborde : la fable d’aujourd’hui, immobile, nous regarde avec une force inexpugnable dont nous sommes seulement l’appendice poétique. Parvient-on à se réapproprier ce qu’on a perdu presque délibérément ? Chaque intervention dans la salle semble être comme une trouée vers l’extrême ailleurs. Jatahy invite peut-être, en fin de compte, à repeupler chaque individu d’un récit intérieur qu’il ne se connaît pas encore. La fable desséchée renaîtra-t-elle dans une nekuia contemporaine ? Le gouffre de la scène, celui-là même qui n’était plus apte à faire théâtre, en sera peut-être de nouveau aboli.

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