Au palais de Tokyo, à l’endroit de l’envers

Le milieu est bleu / Notre monde brûle
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Au palais de Tokyo, la plasticienne Ulla von Brandenburg propose une vaste installation conçue comme un opéra découpé en actes qui multiplie les ouvertures et les perspectives. Empreinte d’une très forte théâtralité, l’œuvre casse le quatrième mur et métaphorise le désir de passage, de mutation d’une communauté.

Matière première d’une vaste scénographie parcellaire et immersive qui renvoie au monde de la scène, le rideau matérialise et poétise la frontière qui sépare puis fait s’interpénétrer le réel et l’illusion en camouflant autant qu’en dévoilant. De grandes tentures rouges, jaunes, bleues, souvent de seconde main – soit parce qu’elles ont fait usage de voile à bateau, soit parce qu’elles appartiennent à d’anciens décors de théâtre –, exhibent fièrement leur décoloration, leur usure, comme d’éloquentes traces d’un temps qui semble pour autant n’avoir aucune prise sur le visiteur. Heureux pérégrinateur, ce dernier pénètre dans les couleurs d’espaces successifs qui laissent contempler leur relative nudité. C’est chose inattendue et formidablement incongrue que cette œuvre ample et puissante en matérialité regorge d’un aussi paisible dépouillement, forcément propice à l’apparition de présences, de visions, de sensations fugaces. S’offrent à la vue une salle d’exposition défaite de ses tableaux où, au sol, sont disposées d’énormes craies blanches, d’autres lieux vierges, précaires, entre nature et artifice, comme celui où repose une géante meule de foin. De manière épisodique, ces niches sont habitées de performeurs dont les gestes lents et planants rappellent certains rites populaires joliment accompagnés de musiques et de chants. Au moyen d’un film tourné au théâtre du Peuple à Bussang mettant en scène une communauté d’artistes en train de s’extraire, en douceur et en chansons, de leur cadre habituel et de prendre la tangente en pleine forêt vers un inconnu fantasmé, puis d’autres images subaquatiques qui laissent échapper un monde plus inconscient, Ulla von Brandenburg invite à l’abandon et à l’errance. Elle rend un vibrant hommage à l’élan collectif et au vagabondage.

En parallèle, « Notre monde brûle », dont le titre sonne comme une sirène d’alarme, invite à réfléchir sur la notion d’engagement face aux nombreuses crises qui bouleversent l’humanité et à l’urgence d’y remédier. En brassant trop d’idées et de sujets, en accumulant quantité d’objets très hétéroclites et pas toujours suffisamment esthétiques (bonbonnes de gaz, cristal de cérusite, douilles en laiton…) provenant entre autres des collections du musée de Doha (Qatar) et signés d’artistes issus de la scène contemporaine arabe, l’exposition témoigne d’une belle ouverture mais prend le risque de la grandiloquence et de l’illisibilité. Au point d’étouffer ses bonnes intentions et d’oppresser le visiteur. Entre les beaux portraits de Shirin Neshat (« Our House Is on Fire ») et la véhémence de Mustapha Akrim ou de Kader Attia, l’installation vidéo de John Akomfrah retient toute l’attention. Intitulée« Purple » (de la couleur symbole de l’hybris), elle met en scène six écrans simultanés qui rendent magnifiquement compte de la vastitude et des inquiétudes du monde en exaltant avec une grandeur majestueuse le caractère paradoxal de sa gigantesque modernité dans une respirante organicité.

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