Contes de la folie ordinaire

[ʒaklin] Jacqueline
Par

(c) Yvan Clédat

Les archives de l’hôpital Sainte-Anne, exhumées dans les « Écrits bruts » compilés à la fin des années 1970 par le Suisse Michel Thévoz, historien de l’art et proche de Dubuffet, constituent une matière poétique et théâtrale inouïe. Olivier Martin-Salvan, porté par la grâce, le démontre avec talent.

« Le vrai art, il est toujours là où on ne l’attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom », disait Dubuffet. C’est peut-être là le secret de « [ʒaklin] Jacqueline », que la véritable pensée d’une société se trouve tout autant dans la parole de ceux qu’elle exclut – ceux à qui seule leur folie rend la réalité supportable. Michel Thévoz semblait considérer l’art brut comme le retour du refoulé de notre culture occidentale, et Martin-Salvan met en chair et en mouvement l’étrangeté fondamentale des aliénés et du rapport au monde qu’il instruit. Pour Jules, Annette ou Marguerite, anciens patients du centre psychiatrique, le langage, désarticulé, est celui de la souffrance, de la colère, de l’espoir ou de l’amour : c’est un langage primal mais qui rejoint par moments l’outillage grammatical et lexical d’un Valère Novarina (dont Martin-Salvan, sans hasard, fréquente le théâtre depuis « L’Acte inconnu », en 2007), créant des personnages définis par leur dire, par la singularité formelle de leur témoignage. Comme la recomposition d’une réalité alternative propre au langage. Le monologue de Jacqueline l’atteste, dont la pensée s’abrège récurremment en « etc. », traduisant aussi bien le trop-plein que les impasses mentales ; ou encore cette tirade rabelaisienne de Jules Doudin, ouvrier agricole au début du siècle passé, dans laquelle il annonce qu’il est « eantrez dant voz relatsion le jour des Laen quarante prener moi pourz uns jant fouttre je suis de latge at monts frere » ; et que dire de la beauté suffocante de ce texte anonyme, véritable poésie en prose : « J’ai eu trois maris, j’ai eu des trillions des billions d’enfants, entre autres une portée de 400 […]. Je suis le commencement du monde et j’ai vécu des siècles […]. Je suis raclée, raclée raclée. Sorti de mon corps c’est fini. »

Si la forme du spectacle est volontiers surréaliste et obsessionnelle, on est loin ici d’un dadaïsme esthétisant de salon, c’est une force brute qui est à l’œuvre, incarnée avec cet alliage subtil de fougue et de douceur qui distingue, à chaque fois, les prestations scéniques de Martin-Salvan. Portée par une mise en scène et une scénographie impeccables, sa performance est ponctuée par les obsédantes interventions musicales de Philippe Foch, enfermé dans une cage métallique saturée d’objets-percussions dont la plainte ou le grincement réverbérés constituent l’écho d’un abîme psychique. Émouvant, « Jacqueline » est un spectacle qui attaque les nerfs sans pathos, sans complaisance, sans redondance. Qui fait foi de l’urgence et de la vitalité de la parole. « La réalité n’est qu’une ombre. Appelle imagination ou folie ce qui la divinise. Alors la folie est la beauté elle-même », disait Musset.

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