Le Vampire du vampire

Krystian Lupa, les acteurs et leur rêve
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Après un premier livre sur le metteur en scène — précieuse immersion dans l’imaginarium du créateur —, Agnieszka Zgieb, traductrice et compagnon de route de Lupa depuis plus de vingt ans, s’attèle à un morceau de choix dans le travail du Polonais, si ce n’est peut-être son âme : les acteurs.

C’est peu de dire que “Les acteurs et leur rêve” est un livre polyphonique, tant il mêle ses apports. Par quelque analyse d’abord : de l’autrice, mêlée à deux universitaires, Chloé Larmet et Christophe Triau. Par le maître lui-même ensuite, à la lumière d’un petit texte et d’un entretien, ainsi que de Maksym Teteruk, assistant à la mise en scène sur trois de ses spectacles. Tous semblent presque passagers, et à juste titre : dans l’ouvrage, ce sont bien les éponymes qui ont la parole : les acteurs de Lupa eux-mêmes. Qu’ils soient âme soeur (Piotr Skiba), partenaires de longue date (Adam Nawojczyk, Wojciech Ziemański), ou rencontres plus récentes (le fabuleux Andrzej Kłak vu dans « Procès »), qu’il soient polonais, mais également lituanien (Valentinas Masalskis, vu dans « Place des Héros ») ou français (Matthieu Sampeur, Mélodie Richard et Pierre-François Garel, tous trois dans « Salle d’attente » et « Perturbation »), les comédiens s’entretiennent librement avec Agnieszka Zgieb, laquelle, en bonne enquêtrice, cherche à tracer des intersections, des résonances, des sensations communes. Non pas pour dessiner une « méthode Lupa », qui n’existe pas, mais pour évider un peu encore ceux que le metteur en scène croque, en vampire amoureux, dans son art. Le lecteur se fait aussi vampire — un joli terme qui revient à plusieurs reprises dans le livre : vampire des acteurs, vampire du maître-vampire lui-même.

Disons-le de suite : l’ouvrage est édifiant. Peut-être est-il encore plus percutant que le précédent (même s’ils se complètent à merveille) : quand le premier pénétrait à tâtons dans la chambre noire de la création, tentant avec brio de débusquer l’oeuvre d’une seule âme, grâce aux croquis, aux notes de travail, aux lettres et aux anecdotes, le second, lui, dissipe d’un coup les ténèbres et jette sa brillante lumière sur le maître. Lumière médiate bien sûr : les acteurs interprètent Lupa, ils ne l’expliquent pas ; et quels précieux herméneutes ! Lumière plurielle ensuite, pour une vérité plurielle : les témoignages des acteurs créent d’autres ombres derrière la silhouette de l’homme… À mesure qu’il se dévoile, il devient encore plus insaisissable. Et si l’on s’extirpe de l’ouvrage avec un certain vocabulaire lupien, que Zgieb et Triau résument (le monologue intérieur, le paysage…), avec des réponses (e.g. pourquoi la ligne rouge en bord de scène ? pourquoi Lupa chuchote-t-il pendant les spectacles ?) — bref, avec des pistes et des clés, pour autant, le livre se garde bien de « déchiffrer le code derrière ce langage onirique », pour reprendre Maksym Teteruk. Heureusement ! L’assistant à la mise en scène dit encore ceci : « l’acteur est comme l’objectif d’une caméra pour le spectateur : il faut régler l’optique de notre regard pour que tout ce qui est caché se révèle à nous autrement. Il ne s’agit donc pas de dire la vérité mais plutôt d’offrir au spectateur des outils pour voir ce qui doit rester invisible. » Le temps des entretiens, le lecteur, comme le spectateur et l’autrice, est un détective de l’intuition.

Au terme des « Acteurs et leur rêve », aucun doute : Lupa est un maître, un gourou, un chaman. La vérité dérange parfois : plusieurs comédiens (souvent les plus jeunes) semblent ensorcelés par le metteur en scène — se retrouvant terrifiés à l’idée que Lupa, qui a l’habitude de murmurer et de glouglouter en représentation pour se connecter aux acteurs, se taise : le père s’est emmuré, affreuse douleur ; encore plus grande quand il juge froidement après le spectacle. Personne ne veut décevoir le maître, si bien que l’attente envers lui prend des airs ésotériques, à y voir Matthieu Sampeur, qui souffle que « ça a tout changé. Je suis profondément marqué par les deux créations auxquelles j’ai eu la chance de participer (…) Aujourd’hui je n’ai qu’un rêve, c’est qu’il y en ait une troisième ». Le livre est honnête, il ne masque pas l’admiration hyperbolique des acteurs (ni celle de son autrice) : à travers les voix, certes, le portrait d’un seul homme, mystérieux, toujours aussi passionnant. Jamais néanmoins l’ouvrage n’objective un avis — de sorte qu’il est à la fois une monographie plurielle et un puissant éloge du travail d’acteur. Livre fondamental en somme, dans lequel s’engouffrer pour et par-delà Lupa.

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