Le théâtre ou le défi de l'inaccompli

Georges Banu et l’inaccompli

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le-theatre-ou-le-defi-de-linaccompli-« Théâtre ou le défi de l’inaccompli », un singulier ouvrage de Georges Banu, essayiste, critique de théâtre, spécialiste de Peter Brook, et invétéré arpenteur des scènes du monde depuis les années 70. 

Banu commence par poser les données d’une gageure : le théâtre, ou plutôt la création théâtrale, est le lieu de l’inaccompli, au sens où tout y reste en suspens : réception par le public, évolution du jeu des acteurs, empreinte des lieux de représentation, mais aussi éventuel re-travail de la création elle-même, qui lui est parfois parfois substantiel (comme dans le cas de l’écriture de plateau et surtout de l’improvisation). L’auteur a raison de préciser qu’inaccompli ne signifie pas inachevé, qui serait pour le coup non pas un défi mais une caractéristique ponctuelle et dangereuse. On notera l’axiome vital : « Il n’y a pas de mise en scène parfaite, à même de satisfaire un texte au point de l’ « accomplir » pour toujours » (p.65).

Face à ce questionnement, le deuxième chapitre sur le leadership des metteurs en scène s’avère moins convaincant, s’appuyant sur des exemples datés qui sentent un peu le recyclage (allusions à la Guerre froide, puisque « plus récemment » signifie les années 80…). Ce passage souffre par ailleurs, comme à d’autres endroits du livre, de quelques approximations et répétitions, ainsi  p.48 : « Lorsqu’on examine le fonctionnement du leadership dans les communautés artistiques, force est de constater qu’il se place au croisement des modèles politiques environnants et des représentations idéologiques de son temps », suivi une phrase plus loin par l’inutile et syntaxiquement hasardeux : « Le leader d’une communauté artistique s’inspire d’un modèle politique ou d’une représentation idéologique dont porte la marque le contexte social auquel il appartient ».

La seconde partie est pour le moins déconcertante, puisqu’il s’agit de « monologues » à la première personne, qui tranchent avec le ton plus didactique du début. Dans ces textes autobiographiques, Banu livre un parallèle éloquent quoique inégal entre l’inaccomplissement de la vie (sa propre impossibilité à devenir acteur, écrivain et professeur), et celui du théâtre. Quelques beaux aveux, toutefois, comme ce diagnostic de l’échec : « Je me suis appliqué, jusqu’à ces temps derniers, à ne pas rendre visible la trace de ces défaites ! Comment y parvenir ? En assumant la relation double du désamour et de l’amour du théâtre. » Car l’inaccompli témoigne de la « zone grise » liée aux trajectoires individuelles de ses protagonistes, à la tête desquels se trouvent les metteurs en scène ;  mais le théâtre étant art de l’éphémère, il pousse ses créateurs à se tourner vers d’autres disciplines proches (le cinéma, la poésie…), à refuser le sédentarisme, et à une quête perpétuelle d’un futur ou d’un ailleurs propice à porter leurs rêves – ce qui est bien entendu un fiasco programmé.

Moins percutant que son précédent « Le Repos » (également paru aux Solitaires Intempestifs), ce dernier opus de Georges Banu a le mérite, avec une approche fragmentaire et anti-universitaire, de susciter des réflexions à la fois obliques et essentielles sur le théâtre. Et de renverser la perspective de la défaite comme condition de la création.

Georges Banu, Le théâtre ou le défi de l’inaccompli, éditions Les Solitaires Intempestifs, février 2016, 120 p., 15 €

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