Moi, Corinne Dadat

D.R.

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Vrai documentaire ou fausse pièce de théâtre, Moi, Corinne Dadat, vogue sur des eaux un peu incertaines. Mais s’il s’avère un peu déroutant — et parfois même gênant — le spectacle finit par réussir son pari.

Il est des créations qui dansent sur des fils plus ténus que d’autres. Moi, Corinne Dadat, comme son titre le laisse imaginer, est une pièce qui tournera autour de l’intime. Celui de Corinne, 54 ans, femme de ménage, qui nettoyait la salle dans laquelle Mohamed El Khatib animait un atelier théâtre à Bourges, et dont la personnalité a tellement séduit le metteur en scène qu’il a décidé d’en faire un spectacle. Et quand on assiste au discours de Mohammed El Khatib qui inaugure le spectacle, on comprend rapidement que l’on va assister à un numéro d’équilibriste. Car en guise d’introduction, c’est notes en main, face au public, devant un espace de jeu totalement ouvert, que Mohammed El Khatib nous raconte les origines de sa création. Pendant que Mohammed parle, Corinne, elle, se tient là, et participe à un échange qui nous fera d’abord douter de la démarche — puisque Corinne, qui n’est évidemment pas actrice, se prête là à un exercice perturbant : celui de jouer sa propre authenticité, face à un acteur. Car ce théâtre, on le sait, est écrit. Et même s’il s’inscrit dans une réalité, on se demande pourquoi rajouter à cette Corinne Dadat ce niveau de mise à distance, en prenant le risque de nous faire douter de la sincérité de l’ensemble. Car on a peur, alors, d’être face à un numéro d’opportunisme, à une énième mascarade ouvriériste, légèrement démagogue, destinée à conforter une audience à la conscience politique qui ne fait guère plus que ronronner et qui irait ensuite se gargariser d’être allé applaudir le courage du petit peuple, pour mieux l’ignorer à nouveau ensuite.

Mais fort heureusement, Corinne et Mohammed sont bien plus intelligents et plus humbles que cela. Car au-delà de certaines plaisanteries qui appuient parfois inutilement le fait que Corinne est effectivement une femme du peuple — on pourrait se passer, se dit-on, d’insister sur un naturel déjà si fort —  Mohammed El Khatib réussit très habilement à faire un pas de côté et à éviter l’écueil d’un message politique trop évident afin de se pencher un peu plus sur l’humain, nous permettant par là de remettre un peu plus en question nos conceptions. En opposant à Corinne Dadat une jeune danseuse qui se joue aussi elle-même (envoûtante Élodie Guézou), ce sont alors deux mondes qui se regardent, qui se parlent, qui s’écoutent, mais surtout qui s’interrogent l’un et l’autre, même si l’on sait qu’ils ne pourront jamais complètement se comprendre. Et alors, quand commencent à se répondre les gestes répétitifs de Corinne et les contorsions incessantes d’Élodie, la possibilité d’un dialogue semble se dessiner au delà des mots, et en remettant sur un même pied d’égalité la travailleuse et l’artiste, en laissant la parole de l’une faire simplement résonner celle de l’autre, il nous est rappelé que chacun d’entre nous, quel que soit son horizon, ne fait rien d’autre que lutter, en cherchant juste à s’en sortir dans une vie qui ne lui laisse pas toujours le choix.

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